[...]L'élargissement est tout d'abord un défi pour la cohésion sociale de l'Europe. Il n'y a aucun précédent d'une telle hétérogénéité de niveaux de vie à l'intérieur de l'Union. En 1986, l'entrée de l'Espagne et du Portugal avait suscité des inquiétudes, qui paraissent aujourd'hui bien exagérées. Mais ces pays étaient alors beaucoup plus "riches" que ne le sont les nouveaux entrants. A l'époque, le PIB par habitant (mesuré en parité de pouvoir d'achat) de l'Espagne représentait 70% de la moyenne communautaire. Un chiffre à rapprocher de celui de la Pologne, qui compte environ la même population (39 millions d'habitants), mais qui ne parvient aujourd'hui qu'à 39% du PIB moyen communautaire. Un peu plus riches, la Hongrie et la République tchèque sont respectivement à 51% et 60%. Seule la Slovénie atteint 70%.
Ces énormes disparités de revenus font craindre tout d'abord une immigration massive. L'expérience de l'adhésion de pays d'Europe du Sud n'appuie pas un tel scénario, mais des problèmes peuvent se poser dans les zones frontalières. Les deux principaux pays concernés sont l'Allemagne, qui accueille aujourd'hui les deux tiers des ressortissants d'Europe de l'Est, et l'Autriche. A leur demande, des restrictions transitoires ont été apportées au principe de libre circulation des travailleurs, qui pourront se prolonger jusqu'à 7 ans après l'adhésion.
L'autre inquiétude concerne de possibles délocalisations d'activités de l'Ouest vers l'Est. Mais à cet égard, il n'y aura pas de "choc" de l'élargissement, car l'intégration économique entre l'Est et l'Ouest est déjà très avancée et de nombreux investissements ont déjà été réalisés dans les différents pays candidats.
C'est à l'intérieur même des nouveaux pays membres que la question de la cohésion se pose avec le plus d'acuité. L'intégration économique profite aux activités qui s'intègrent aux flux commerciaux et dans la division du travail à l'échelle européenne. Dans ces secteurs, les entreprises bénérficient d'investissements directs étrangers, enregistrent des gains de productivité accélérés et attirent la main d'oeuvre la plus qualifiée. En revanche, des secteurs économiques entiers sont incapables de supporter la pression concurrentielle exercée par les produits en provenance d'Europe occidentale. Ces divergences sectorielles ont tendance à accentuer les disparités régionales : les investissements et les activités dynamiques se polarisent autour des capitales, tandis que la majorité des régions ne décolle pas. [...]