Vous avez essayé de comprendre l'année dernière, en classe de première, comment fonctionnaient l'économie et la société françaises. Cette année, la perspective change : d'une part, notre réflexion ne se limitera pas à la France, même si cela restera souvent notre premier exemple, d'autre part l'accent sera mis sur la dynamique, c'est-à -dire que nous essayerons de comprendre comment se font les changements, tant économiques que sociaux au cours du temps.
Nous ne pouvons conduire cette étude sans utiliser des outils d'analyse qui ont été présentés en classe de première. Certes, nous serons parfois amenés à les définir à nouveau mais il serait tout à fait judicieux que vous commenciez par les revoir. Entre autres, nous utiliserons beaucoup cette année les instruments de la Comptabilité nationale et les concepts de base de la sociologie (culture, classes sociales, catégories socio-professionnelles).
Quand on regarde le monde et son histoire depuis deux siècles, ce qui frappe, c'est l'ampleur des changements que l'on peut observer : le niveau de vie semble s'être considérablement élevé, les conditions de vie se sont transformées. On a même l'impression que ces changements vont de plus en plus vite : il n'y a certes rien de comparable entre les conditions de vie d'avant la seconde guerre mondiale et celles d'aujourd'hui, mais c'est vrai sans remonter si loin : quelle différence, par exemple, entre les conditions d'installation d'un jeune quittant sa famille aujourd'hui et celles qui existaient au début des années 70, où la douche et le téléphone étaient considérés comme le luxe absolu ! Il n'empêche que ces changements positifs, qui nous semblent évidents parce que nous les vivons, ne sont pas partagés par tous dans le monde, ni même par tous dans les pays riches. Ce sont donc ces deux questions que nous aborderons dans cette introduction : en quoi peut-on parler de croissance, de développement, de changement social d'une part, et, d'autre part, ces changements ne se sont-ils pas accompagnés de différences et d'inégalités de réalisation entre les pays et au cours du temps ? Cependant, avant de commencer cette présentation, il est nécessaire de rappeler en quoi consiste le cadre de ces changements.
Nos sociétés sont d'abord des économies de marché, c'est-à -dire que les actions des différents intervenants sont rendues cohérentes grâce au marché par le système des prix. Cela signifie qu'existe la liberté d'entreprendre et de contracter. Cela ne signifie pas que l'Etat n'a pas à intervenir. Le marché, comme vous l'avez vu en première, ne peut pas fonctionner sans être organisé et sans un contrôle du respect des règles. L'Etat a aussi d'autres raisons d'intervenir dans une économie de marché. Il n'en reste pas moins que le fonctionnement de l'économie reste essentiellement déterminé par le marché.
Nos sociétés sont d'autre part des sociétés qui sont marquées par la montée de l'individualisme : les sociétés modernes laissent une place grandissante à l'individu, la conscience collective pesant de moins en moins lourd sur la conscience individuelle. L'individu peut donc affirmer des choix et adopter des comportements qui le différencient par rapport aux autres. Les normes et les valeurs vont donc pouvoir se transformer plus rapidement qu'avant. Nous reviendrons sur ces transformations plus loin.
Avant de nous lancer dans la présentation des liens entre ces trois notions, il est nécessaire de les définir.
Etudions successivement ces trois notions.
De manière très simple, on peut dire que la croissance économique est l'accroissement sur une longue période des quantités de biens et services produits dans un pays.
Cette quantité de biens et services est mesurée chaque année : on utilise en général pour cela un indicateur que vous connaissez bien, le PIB (produit intérieur brut), c'est-à -dire, schématiquement, la somme des valeurs ajoutées. Quand on le peut, on prend en compte la croissance du PIB par habitant qui est bien plus significative que celle du PIB global.
[N'hésitez pas à aller voir la notion "valeur ajoutée " dans le chapitre 1 si vous avez besoin de réviser le programme de première. Vous trouverez en bas de cette page des activités vous permettant de vérifier ce que vous savez ou ne savez pas...]
Pour pouvoir comparer la valeur du PIB d'une année sur l'autre et voir si elle augmente, il est nécessaire d'enlever les effets de l'inflation sur la mesure du PIB, c'est-à -dire de le calculer à prix constants. En effet, comme le PIB est calculé en utilisant les prix des produits, si ce prix augmente, on peut croire que le PIB augmente alors que ce n'est pas vrai réellement.
Le plus souvent, la croissance économique est donc mesurée par le taux de croissance annuel du PIB réel (c'est-à -dire corrigé de l'inflation).
Remarquons que les économistes parlent tellement souvent de la croissance économique qu'ils en viennent à ne plus parler que de "la croissance" et tout le monde comprend qu'ils veulent parler de la croissance économique !
Enfin, signalons que nous ne nous interrogeons pas ici sur la validité de la mesure de la croissance et sur l'intérêt de la notion elle-même. Nous reviendrons sur ces points, essentiels, dans le chapitre 1. Vous pouvez (et devez !) également vous reporter aux notions du chapitre 1 : vous trouverez en particulier dans la notion "PIB" un rappel de définition et des développements sur les problèmes posés par sa mesure, ce qui est très important ici puisque c'est l'augmentation du PIB (ou du PIB par habitant) qui est retenue comme indicateur de la croissance économique.
Pour définir le développement, citons François PERROUX, un grand économiste français du 20ème siècle : "le développement est la combinaison des changements sociaux et mentaux d'une population qui la rendent apte à faire croître cumulativement et durablement, son produit réel global" (in L'économie du XXè siècle, PUG, 1991). Autrement dit, le développement, c'est l'ensemble des changements sociaux et culturels qui rendent possible l'accroissement des quantités produites sur le long terme (c'est-à -dire la croissance économique).
Le développement est donc une notion moins quantifiable que la croissance économique. Parler de développement, c'est se poser des questions sur ce que l'on fait des richesses produites grâce à la croissance : la santé de la population s'accroît-elle, par exemple (ce qui permettra à long terme d'avoir une main d'œuvre plus productive, ce qui contribuera à renforcer la croissance) ? Mesurer le développement est donc difficile. L'ONU a donc construit des indicateurs plus qualitatifs, au premier rang desquels l'I.D.H. (indicateur de développement humain). : il s'agit d'un indicateur synthétique qui prend en compte le niveau de vie (mesuré par le P.I.B. réel par habitant), la durée de vie (mesurée par l'espérance de vie à la naissance), le niveau de scolarisation (mesuré par 2 indicateurs : le taux brut de scolarisation des jeunes et le taux d'alphabétisation des adultes de plus de 15 ans). On peut citer également l'I.P.H. (indicateur de pauvreté humaine), qui intègre davantage d'éléments que l'I.D.H. (accès à l'eau potable, part des enfants de 5 ans victimes de malnutrition, etc).
[N'oubliez pas d'aller consulter la notion "I.D.H ." dans les notions du chapitre 1. Vous y trouverez bien davantage de précisions].
On parle de changement social pour désigner la transformation durable de l'organisation sociale et de la culture (normes et valeurs, par exemple) d'une société. G.Rocher, dans Introduction à la sociologie générale (tome 3, le changement social, Le Seuil, 1986), définit le changement social comme "étant toute transformation observable dans le temps, qui affecte d'une manière qui ne soit pas provisoire ou éphémère, la structure ou le fonctionnement de l'organisation sociale d'une collectivité donnée et modifie le cours de son histoire".
Soulignons l'importance de l'aspect collectif du changement social : quand quelques couples ont des enfants sans être mariés, il s'agit d'exceptions sans grande signification ; quand la proportion des enfants nés hors mariage progresse pour atteindre les deux tiers des premières naissances (le premier enfant de chaque femme), ce qui est le cas en France aujourd'hui, c'est l'indicateur d'un réel changement social par exemple.
Dans les deux derniers siècles, le changement social a été d'importance : transformation de la stratification sociale (organisation de la société en groupe sociaux hiérarchisés), urbanisation, bouleversement des valeurs (pensez, par exemple, à la transformation des croyances religieuses), émancipation des femmes, et on pourrait ajouter bien d'autres exemples.
Le programme de la classe de terminale porte comme titre "croissance, changement social et développement". Maintenant que vous savez à peu près ce que désigent ces trois termes, nous devons présenter leurs liens et les questions qui sont posées par leurs relations: ce sont ces questions qui vont nous intéresser tout au long de l'année.
Nous allons d'abord présenter les liens entre croissance économique et développement, puis nous montrerons à quel point les changements économiques et les changements sociaux sont interdépendants.
Les deux termes ne sont évidemment pas équivalents. Avec "croissance économique ", nous sommes dans le quantitatif, on mesure ce que les hommes ont réussi à produire au cours d'une année et on observe l'augmentation de ces quantités produites. Le" développement " inclut la réflexion sur ce que l'on fait de ce qui est produit et sur les transformations des structures économiques et sociales que la poursuite de la croissance entraîne et implique. En simplifiant, la croissance, c'est avoir plus ; le développement, c'est être mieux tout en rendant possible la poursuite de la croissance.
Il est donc difficile d'envisager qu'il y ait croissance à long terme sans développement. C'est pourquoi nombreux sont les économistes qui ne font pas de réelle différence entre croissance et développement. Vous rencontrerez donc, en particulier dans les documents, les deux mots utilisés à peu près comme des synonymes. Retenons cependant que produire plus (la croissance économique) ne peut pas être présenté comme l'objectif ultime d'un pays.
Par commodité, on étudie séparément ces trois ordres de changements, notamment les changements économiques et les changements sociaux. Or, il faut bien souligner l'interdépendance de ces phénomènes : ainsi, par exemple, le développement de l'industrie va entraîner le développement de l'urbanisation (les industries se développent dans les villes et les travailleurs habitent là où ils travaillent) et l'urbanisation va transformer radicalement les genres de vie et les solidarités (à la campagne, avant l'industrialisation, les solidarités familiale et villageoise sont très fortes et encadrent les individus). Mais ce ne sont pas toujours les changements économiques qui entraînent les changements sociaux : ainsi, par exemple, la volonté d'émancipation des femmes, très liée à la meilleure scolarisation des filles, va amener le développement de l'emploi féminin à un moment où, en France, on manquait de main d'œuvre, ce qui est un facteur explicatif de la rapidité de la croissance.
Conclusion
Un des objectifs du programme de terminale est donc de vous amener à comprendre les relations entre croissance économique, changement social et développement. Nous n'avons fait ici que les effleurer pour les présenter. Dans cette introduction, nous allons encore voir, toujours de manière très schématique, que les rythmes de croissance et de développement ont été très différents selon les époques et les pays. Mais auparavant, nous allons préciser le cadre général dans lequel se produisent ces transformations : elles touchent des sociétés que l'on qualifie de " modernes ", c'est-à -dire marquées par ce que l'on appelle la rationalisation des activités et la montée de l'individualisme.
On parle de sociétés modernes pour les sociétés qui naissent de la révolution industrielle à partir du début du 19ème siècle. Mais les ferments de la modernité (ce qui fait advenir la modernité), on les trouve bien avant, par exemple dès le Siècle des Lumières quand commence à se développer de manière systématique l'esprit scientifique.
Il s'ensuit deux processus essentiels pour caractériser les sociétés modernes : la rationalisation des activités et la montée de l'individualisme.
[Attention à l'orthographe ! rationalisation et rationalité s'écrivent avec un seul "n" alors que rationnel en a deux. Ce n'est pas très rationnel, mais c'est comme ça !]
Dans les sociétés modernes, les comportements des acteurs (en particulier dans le domaine économique, mais pas seulement) sont marqués par une recherche croissante de rationalité. Qu'est-ce que la rationalité ? Pour Max Weber, c'est une des valeurs centrales des sociétés occidentales qui guident les comportements. Elle conduit à adopter des comportements résultant d'un choix raisonné visant à adapter ses moyens d'action à ses buts, indépendamment de la tradition, des croyances collectives ou des passions. Par exemple, cela consiste pour une entreprise à comparer les coûts et les avantages de telle ou telle décision en ne se fondant que sur les critères qui importent à l'entreprise, le profit ou l'image de marque de l'entreprise, par exemple.
La rationalisation, est le processus qui se développe au cours du temps et qui accorde à la rationalité une place de plus en plus grande. Dans les sociétés modernes, la rationalité triomphe. La rationalisation touche notamment le domaine économique avec la recherche du profit, le développement du progrès technique, mais aussi bien des domaines de la vie en société : ainsi, par exemple, lors d'un conflit, la participation active pourra être décidée par chacun en fonction de ce qu'il espère en retirer et de ce qu'il pense y risquer. Ce développement de la rationalité s'accompagne de (et a été rendu possible par) la séparation entre le politique et le religieux qui étaient, dans les sociétés traditionnelles, confondus (en France, par exemple, le roi était " de droit divin "). Le fait que la rationalisation se développe n'empêche pas la persistance d'autres modes de comportement.
La rationalisation des activités a pour conséquence le "désenchantement du monde" ( Max Weber). On entend par là l'idée que tous les phénomènes observables ont une explication scientifique, la magie ou le surnaturel n'expliquant rien : s'il ne pleut pas, ce n'est pas parce que les dieux sont en colère contre les hommes mais parce que l'anticyclone des Açores est placé de telle façon qu'il repousse tous les nuages ailleurs ! Le monde n'est donc plus " enchanté ", c'est-à -dire explicable par la magie.
Il ne faut pas confondre individualisme et égoïsme : l'individualisme désigne le processus par lequel, dans les sociétés modernes, les hommes se dégagent de plus en plus de l'emprise des institutions (famille, caste, religion, etc…) qui, autrefois, réglaient tous leurs comportements. Le résultat de ce mouvement est que chaque individu peut choisir librement son mode de vie, agir comme il l'entend (tant qu'il respecte les lois communes). Il ne faut cependant pas oublier le poids des structures dans la détermination des comportements des individus : vous avez vu en étudiant la socialisation en classe de Première, que nous reproduisons beaucoup de ce qui nous a été transmis. Dans une société moderne, l'individu peut choisir d'être égoïste, mais il peut aussi choisir de ne pas l'être, en fonction de ses valeurs, de l'éducation qu'il a reçue et de sa propre appréciation de la réalité !
Il faut souligner le corollaire de (c'est à dire l'élément qui va avec) cette place prépondérante accordée à l'individu : celui-ci est beaucoup plus seul pour assumer ses choix de vie. Quand la société dicte leurs comportements aux individus, ceux-ci n'ont plus de responsabilité personnelle. Quand c'est l'individu qui décide, il est responsable de ses décisions. Cette solitude peut être parfois difficile à supporter.
La montée de l'individualisme, si elle donne à chacun la liberté de choisir sa vie, n'est pas sans poser des problèmes collectifs. Comment la société va-t-elle réussir à intégrer les individus et à faire que le ciment social prenne ? Comment va-t-elle assurer la coordination et la régulation des activités économiques ? Comment va-t-elle garantir à chacun des individus qui la composent l'exercice et la protection de ses droits ? Enfin, si chacun se pense comme un individu détaché de toutes amarres sociales, comment construire une société démocratique, comment la penser même ? Toutes ces questions vont bien sûr être au cœur de ce que vous allez étudier cette année.
Depuis deux siècles, la croissance économique et le changement social ont bouleversé la physionomie du monde. Cependant, il ne s'agit pas d'un processus linéaire et généralisé : tous les pays ne connaissent pas les mêmes évolutions, toutes les époques ne connaissent pas les mêmes rythmes de croissance. Des inégalités sont apparues ou se sont renforcées, posant aujourd'hui de nombreuses questions. C'est ce que nous allons étudier maintenant.
Après avoir montré les différences dans les rythmes au cours du temps, nous présenterons les inégalités engendrées par ces différences et les questions que cela pose.
La croissance et le développement, bien que récents, ont transformé les conditions matérielles d'existence et l'organisation de la société.
Pendant des siècles, les hommes ne sont pas parvenus à accroître durablement leur production de richesses et à transformer leur mode de vie. Bien sûr, il y avait les "bonnes" années, les années de vaches grasses, et les "mauvaises" années, les années de vaches maigres, mais les hommes, au cours de leur vie (qui durait certes moins longtemps qu'aujourd'hui) ne voyaient pas de changement significatif, ni dans leurs ressources, ni dans leur façon de vivre. Jusqu'en 1500 environ, la croissance est quasi nulle. Entre 1500 et 1700, elle aurait atteint 0.1% par personne et par an en moyenne, soit peu de chose.
Ce n'est vraiment qu'à partir de la fin du 18ème siècle et du début du 19ème siècle que la croissance économique s'accélère avec des taux de croissance comparables à ceux d'aujourd'hui et que débute, avec elle, le développement. .En ce sens, ce sont donc des phénomènes récents. C'est la révolution industrielle qui marque le passage à la période de croissance et de développement [n'hésitez pas à revoir votre cours d'histoire à ce propos !]. Elle débute autour de 1780 en Grande-Bretagne, autour de 1810-1820 en France et en Allemagne, plus tardivement dans les autres pays européens, à partir de 1860 au Japon.
Il ne faut donc pas croire que la croissance et le développement ont toujours existé.
Et si la tendance générale (le trend) de la production est à la hausse sur ces deux siècles, la production augmente de manière très irrégulière (elle a parfois même diminué), comme nous pouvons le voir dans le tableau ci-dessous.
Si vous voulez tester votre capacité à bien lire ce tableau, vous pouvez faire l'activité qui est en bas de page.
Titre : Taux de croissance annuel moyen du P.I.B. par habitant (en%)
Source : d'après les données d'A. Maddison, L'économie mondiale : une perspective millénaire, OCDE 2001.
| 1820-1870 | 1870-1913 | 1913-1950 | 1950-1973 | 1973-1998 | |
| Europe occidentale | 0.9 | 1.3 | 0.8 | 4.1 | 1.8 |
| Monde | 0.5 | 1.3 | 0.9 | 2.9 | 1. |
Des périodes de croissance relativement rapide (1870-1913, par exemple) succèdent à des périodes de croissance ralentie. Sur le long terme, la croissance est donc cyclique.
La croissance que les pays d'Europe occidentale ont connue entre 1950 et 1973 (les "Trente glorieuses") est une croissance exceptionnelle (et unique) par son ampleur. Le retour de tels taux de croissance est assez improbable.
Observons également, et nous en reparlerons dans un prochain paragraphe, que la croissance des pays européens est plus rapide que celle des autres pays du monde spécialement depuis 1950. Cela avait déjà été le cas entre 1820 et 1870 au moment de la révolution industrielle en Europe.
La croissance a permis une formidable hausse du niveau de vie.
Le niveau de vie est la quantité de biens et de services dont disposent les individus ou les ménages. Dans les pays dits "développés", on peut repérer la hausse du niveau de vie par l'amélioration et la diversification de la ration alimentaire quotidienne (comparativement à celle du 19ème siècle), ou encore par la diffusion des biens durables (automobile, télévision, machine à laver, etc.). Enfin, indirectement, l'allongement de la durée de vie, très net, est aussi un indicateur de la hausse du niveau de vie.
La croissance s'accompagne de bouleversements des structures économiques et sociales.
La part du secteur primaire dans la production et dans la population active a chuté, l'urbanisation s'accroît rapidement, les structures socio-professionnelles se transforment profondément, les femmes s'émancipent, etc. Les modes de vie (la façon de vivre) changent comme le montre l'évolution des structures de la consommation : en 1946, les Français consacraient en moyenne 45.4% de leurs dépenses à l'alimentation contre seulement 13.7% en 2000. Cela laisse de la place pour d'autres types de dépenses comme les dépenses de santé ou de logement.. Cette transformation rendue possible par la hausse des revenus est allée de pair avec l'augmentation des consommations collectives (éducation, santé, etc.) qui sont à la fois la conséquence de la hausse du niveau de vie et les signes du développement et de la transformation du mode de vie.
Les pays n'ont ni les mêmes rythmes de croissance économique, ni les mêmes points de départ de la croissance, comme on peut le voir dans ce tableau.
Titre : Niveau de départ et évolution moyenne annuelle du P.I.B. par habitant (en%).
| 1500 :PIB moyen/hbt | 1500-1600 | 1600-1700 | 1700-1820 | 1820-1870 | 1870-1913 | 1913-1950 | 1950-1973 | 1973-1998 | |
| Europe occidentale | 137 | 0.14 | 0.14 | 0.10 | 0.90 | 1.30 | 0.80 | 4.10 | 1.80 |
| Europe orientale | 82 | 0.10 | 0.1 | 0.50 | 0.60 | 1.30 | 0.90 | 3.80 | 0.40 |
| Ex-URSS | 88 | 0.10 | 0.10 | 0.10 | 0.60 | 1.10 | 0.80 | 3.40 | - 1.80 |
| Pays d'immigration européenne* | 71 | 0.00 | 0.20 | 0.80 | 1.40 | 1.80 | 1.60 | 2.40 | 1.90 |
| Amérique latine | 74 | 0.05 | 0.20 | 0.20 | 0.10 | 1.80 | 1.40 | 2.50 | 1.00 |
| Japon | 88 | 0.04 | 0.10 | 0.13 | 0.20 | 1.50 | 0.90 | 8.10 | 2.30 |
| Asie (sauf Japon) | 101 | 0.00 | 0.00 | 0.00 | - 0.10 |
0.40 | 0.00 | 2.90 | 3.50 |
| Afrique | 71 | 0.00 | 0.00 | 0.04 | 0.10 | 0.60 | 1.00 | 2.10 | 0.00 |
| MONDE | 100 | 0.05 | 0.04 | 0.07 | 0.50 | 1.30 | 0.90 | 2.90 | 1.30 |
Source : à partir des données d'A. MADDISON, L'économie mondiale : une perspective millénaire, OCDE 2001.
*il s'agit pour l'essentiel des Etats-Unis et du Canada.
[Lecture : la 1ère colonne donne le niveau de départ du P.I.B. par habitant en indices ayant pour base 100 le P.I.B. moyen du monde. Cela signifie, par exemple, que l'Europe occidentale avait en 1500 un P.I.B. moyen par habitant supérieur de 37% à celui du monde. De même, le P.I.B. moyen par habitant, en 1500 toujours, est presque 2 fois plus élevé en Europe qu'en Amérique du Nord. Les autres colonnes donnent les taux de croissance annuels moyens du P.I.B. par habitant pour une période. Ainsi, on peut voir que, entre 1700 et 1820, le P.I.B. par habitant de l'Europe occidentale a augmenté en moyenne de 0.1% par an.]
Que montre ce document ? D'abord que vers 1500, les écarts de niveau de vie étaient plus faibles, et nettement, qu'aujourd'hui puisque, entre la zone la plus développée (l'Europe occidentale) et les zones les moins développées (l'Afrique et les pays d'immigration européenne), l'écart n'est même pas de 1 à 2. Ensuite, on voit que la zone européenne démarre sa croissance autour de 1820 (0.9% de croissance annuelle moyenne entre 1820 et 1870, soit 9 fois plus vite que sur la période précédente) alors que l'Amérique latine ou le Japon n'ont des taux supérieurs à 1% qu'à partir de 1870 et l'Asie après 1950 seulement. Quant à l'Afrique, elle n'a connu que deux fois des périodes de croissance supérieure à 1% par an.
On observe sur la planète de grandes inégalités ce qui se traduit par une hiérarchie dans les niveaux de développement alors même que les inégalités à l'intérieur des pays, y compris des pays les plus développés, n'ont pas disparu.
Les rythmes de croissance élevés dans certaines zones (Europe occidentale et Amérique du nord) se sont cumulés ce qui explique que les écarts de niveaux de vie entre les pays s'amplifient. Et comme tous les pays n'ont pas commencé leur développement à la même date, les niveaux de développement atteints aujourd'hui sont marqués par de fortes inégalités. [Il ne faut comparer que des taux de croissance par habitant : en effet, on doit se rappeler que la croissance démographique reste beaucoup plus forte dans les pays où la croissance économique globale est la plus lente, d'où un taux de croissance du revenu par habitant souvent très faible, voire négatif sur certaines périodes.]
Titre : P.I.B. par habitant (en dollars P.P.A.) dans quelques pays en 2000 et taux de croissance annuel moyen (tcam), en%, de ce P.I.B. entre 1975 et 2000.
Source : P.N.U.D., Rapport mondial sur le développement humain, De Boeck, 2002.
| U.S.A. | Norvège | Japon | France | Argentine | Chine | Inde | Niger | |
| P.I.B./hbt | 34 142 | 29 918 | 26 755 | 24 223 | 12 377 | 3 976 | 2 358 | 746 |
| t.c.a.m. 1975-2000 | + 2.0 | + 2.6 | + 2.7 | + 1 .7 | + 0.4 | + 8.1 | + 3.2 | - |
Ainsi, le P.I.B. par habitant est 45 fois plus gros aux Etats-Unis qu'au Niger (alors que les U.S.A. ne sont pas premiers au hit-parade du P.I.B. par habitant, et que le Niger n'est pas tout à fait le dernier, non plus). Et comme la croissance annuelle moyenne (par habitant) est souvent plus faible dans les pays pauvres que dans les pays riches, comme pour le Niger, l'écart continue donc de s'accroître : pour qu'il se réduise, il faudrait que, de manière durable, le P.I.B. par habitant progresse plus vite dans les pays pauvres que dans les pays riches.
Si l'on prend l'ensemble des pays du monde et qu'on essaie de les rassembler en groupes distincts, on peut distinguer :
Les pays pauvres, voire très pauvres : ils rassemblent la plupart des pays africains, des pays sud-américains et certains pays asiatiques. Ces pays ont le plus grand mal à démarrer un réel processus de développement. La production de richesses y augmente à un rythme à peine supérieur à celui de l'augmentation de la population. Les infrastructures (par exemple de communication) y sont très déficientes. La question du pouvoir politique y est souvent mal réglée : il n'y a pas de réelle stabilité politique, la démocratie n'est souvent pas solidement installée, les tensions entre communautés différentes à l'intérieur du pays sont souvent fortes, ce qui contribue à rendre difficile la mise en place d'un processus de croissance économique. Il y a cependant une grande diversité à l'intérieur de ce groupe de pays, tant dans le niveau de développement atteint que dans les structures sociales et politiques. Les termes que l'on utilise pour désigner ces pays sont assez variés (pays en développement, pays en voie de développement, pays sous-développés, etc…). L'O.N.U. a constitué un groupe de pays qu'elle appelle les "pays les moins avancés" (P.M.A.). On se rend bien compte que les appellations ne sont pas neutres : "les moins avancés ", cela laisse entendre que tout le monde avance, mais plus ou moins vite," sous-développés " ne dit pas la même chose ! La question est évidemment de savoir pourquoi certains pays n'arrivent pas à se développer et s'il n'y a pas des liens entre la diversité des rythmes de la croissance économique dans les différents pays. Autrement dit, on peut penser que ce qui se passe sur le plan économique dans un pays n'est pas indépendant de ce qui se passe dans le reste du monde. C'est bien sûr une des questions que nous aurons à nous poser quand nous étudierons la mondialisation.
Les " nouveaux pays industrialisés " (N.P.I.) rassemblent des pays, essentiellement asiatiques, qui ont réussi, semble-t-il, dans les trente dernières années du 20ème siècle, à amorcer un réel processus de développement, même si celui-ci reste fragile, comme l'a montré la crise qui a affecté les pays asiatiques dans les dernières années du 20ème siècle. Ces pays ont connu une croissance économique forte, une élévation sensible du niveau de vie moyen, une transformation rapide de leurs structures économiques et sociales (en particulier, chute de la part du primaire dans l'emploi et la production). Il faut y inclure la Chine qui sera probablement le géant du 21ème siècle.
Du fait que la croissance économique est plus lente dans les pays déjà pauvres, l'écart entre les pays développés et les autres n'a cessé de s'accroître, spécialement depuis 1945. C'est ainsi un fossé qui s'est créé entre les pays riches et les pays pauvres et qui, pour le moment, ne cesse de s'agrandir si l'on excepte certains pays asiatiques.
Titre : Croissance du P.I.B. par habitant entre 1820 et 2000 pour quelques pays et espérance de vie à la naissance en 2000 ;
Source : d'après les données d'A. Maddison, L'économie mondiale : une perspective millénaire, OCDE 2001 et P.N.U.D., Rapport mondial sur le développement humain, 2001.
| - | P.I.B. par habitant (en dollars internationaux de 1990) | Espérance de vie à la naissance (2000, en années) |
||
| 1820 | 1900 | 2000 | ||
| Etats-Unis | 1 287 | 4 096 | 27 272 | 76.8 |
| Royaume Uni | 1 756 | 4 593 | 19 704 | 77.7 |
| France | 1 218 | 2 849 | 20 377 | 78.4 |
| Chine | 523 | 652 | 6 283 | 70.2 |
| Inde | 531 | 625 | 1 880 | 62.9 |
| Ghana | nc | 462 | 1 111 | 57 |
En 1820, le Royaume Uni avait un P.I.B. par habitant 3.3 fois plus important que celui de l'Inde. L'écart est somme toute modeste. Entre les Etats-Unis et le Ghana, l'écart est de 1 à près de 25 en 2000. Il y a là un vrai fossé, d'autant que l'écart continue de s'accroître avec la plupart des pays pauvres. Pendant que le Ghana multipliait par 2.5 environ son P.I.B. par habitant entre 1900 et 2000, les Etats-Unis le multipliaient par 6,7 et la France par plus de 7. Cette grande inégalité de niveau de vie se traduit par de fortes inégalités dans l'espérance de vie à la naissance : l'écart est de 20 ans environ entre les pays développés et le Ghana (pays d'ailleurs mieux placé pour ce critère que d'autres pays africains).
Les inégalités de niveaux de vie restent fortes à l'intérieur des pays, même dans ceux qui sont le plus développés. Si toutes les inégalités ne sont pas condamnables, on peut quand même s'interroger sur l'incapacité des pays les plus développés à régler la question de la pauvreté : dans tous ces pays, il existe une partie de la population qui ne peut accéder au standard de vie considéré comme normal. Même s'il est difficile de définir et de mesurer la pauvreté (nous reviendrons sur ces questions plus loin), on observe qu'une partie significative de la population vit dans ce qu'il est convenu d'appeler la pauvreté dans les pays occidentaux. Ainsi, à la fin des années 1980, la part de la population dont les ressources sont inférieures à la moitié du revenu moyen de leur pays est variable selon les pays européens mais assez élevée : environ 11% en Allemagne (partie ouest), 14% en France et au Royaume-Uni, 17% en Espagne, 21% en Italie. Aux Etats-Unis, on estime que 15% environ des ménages sont pauvres, à cette même date. (Ces données sont citées dans " Pauvreté et exclusion ", Rapport du Conseil d'Analyse économique, 1998)
Et cette partie, proportionnellement, ne régresse pas réellement, elle augmente même dans certaines périodes, comme dans les 20 dernières années du 20ème siècle aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne. Dans les pays les moins développés, la grande pauvreté est encore plus frappante, d'autant qu'elle est souvent juxtaposée à la richesse étalée par quelques uns.
La pauvreté pose la question de l'intégration sociale : la pauvreté économique se cumule avec d'autres inégalités qui peuvent rendre difficile l'insertion dans la société et engendrer un processus d'exclusion. Or une société ne peut se maintenir si elle n'intègrent pas ses membres. On voit là encore que les questions sociales et les questions économiques sont imbriquées les unes dans les autres.
On peut recenser au moins deux questions : la croissance peut-elle se poursuivre indéfiniment et qui peut (ou doit) réguler la croissance, c'est-à -dire plus ou moins la contrôler ?
La formidable élévation du niveau de vie qu'ont connue certains pays donne envie à tous de suivre le même chemin. Mais est-ce possible ? Le système économique qui s'est mis en place au fil des années et qui a rendu possible cette croissance dans certaines zones, débouche sur une économie mondialisée marquée par des phénomènes de domination et d'inégalités, où certains se demandent s'ils ont encore leur place (d'où la contestation par certains de la mondialisation). La question des inégalités est une vraie question politique qui risque de déboucher sur des conflits si elle n'est pas réellement traitée car on peut penser que certains pays ne se satisferont pas indéfiniment de rester à l'écart du développement.
La poursuite de la croissance économique telle que nous l'avons connue depuis deux siècles est-elle même souhaitable ? C'est la question que posent de nombreux écologistes : quelle terre allons-nous laisser aux générations qui vont nous suivre ?
Nous reviendrons sur ces deux questions dès le premier chapitre.
La mondialisation de l'économie pose aussi la question de l'Etat : aux 19ème et 20ème siècles, la croissance s'est faite dans un cadre national et elle était encadrée et soutenue par l'intervention de l'Etat qui a joué un rôle essentiel. Aujourd'hui, les frontières sont perméables, pour les capitaux comme pour les marchandises, moins pour les hommes. Cela change très nettement la donne. De nouvelles questions apparaissent, dont la solution devrait souvent être trouvée au niveau international. C'est donc la question de la régulation qui est posée ici. Pour le moment, on a encore des Etats nationaux et un embryon de pouvoir supra-national, alors que la mondialisation se joue complètement à l'échelon international.
Conclusion : face aux différences et aux inégalités qu'a engendrées la croissance, des questions fondamentales se posent tant au niveau des pays en développement qu'au niveau de la régulation et des objectifs que l'on assigne à cette croissance.
Conclusion générale
Dans les transformations gigantesques que les sociétés ont connues depuis deux siècles, on peut voir l'œuvre de la rationalisation croissante des activités humaines et de l'individualisme, comme nous l'avons déjà dit plus haut. Nous y reviendrons sans doute dans tous les chapitres du programme. Cela débouche sur une augmentation très sensible de l'efficacité des hommes avec ses bons côtés (on produit de plus en plus, de plus en plus vite, etc) et ses côtés moins reluisants (les inégalités, les problèmes écologiques, l'exclusion, etc). Ce sont donc tous ces aspects que nous essaierons de comprendre et sur lesquels nous nous interrogerons cette année. Finalement, à propos de trois thèmes essentiels, la croissance économique, les transformations sociales, la mondialisation, nous nous interrogerons toujours sur le "comment ?", sur le" pour qui ?" et sur le "cela pourra-t-il durer ?" (c'est-à -dire les questions posées pour l'avenir).
Dans une première partie, nous réfléchirons à ce qui rend possible (ou pas possible) la croissance économique. Nous verrons dans une deuxième partie comment se réalisent les transformations sociales. Enfin, nous verrons comment la mondialisation interagit sur la croissance et les transformations sociales.