Répartition de la richesse patrimoniale en France Comparaison avec Allemagne, Royaume-Uni et USA Patrice de Crémiers – juillet 2004 Toutes les sociétés libérales se situent quelque part entre deux limites quant à la répartition de leur richesse matérielle dans la population : la limite égalitaire où tout le monde possèderait la même chose, et la limite inégalitaire où quelqu’un possèderait tout et les autres rien. Entre les deux, où se situe donc la France, et comment évolue-t-elle ? Et comment, à cet égard, la France se place-t-elle par rapport à certains de ses grands partenaires, comme l’Allemagne, le Royaume-Uni et les USA ? Voici ce que l’on peut en dire à partir des données et analyses disponibles. Situation actuelle Part estimée du patrimoine total, en % … … détenue par les plus riches Allemagne de l’Ouest1 1998 Royaume-Uni2 2001 France3 2000 USA4 2001 0,01% 8 0,5% 26 1% 27 23 23 34 10% 57 56 55 70 20% 74 71 25% 75 76 50% 96 95 94 97 Indice Gini 0,7/0,8 0,7 0,7 0,8 1) Estimation propre, à partir d’analyses sur les enquêtes Revenus et Consommation EVS, et de l’étude Merrill Lynch sur les grandes fortunes. 2) Estimation provisoire de Inland Revenue, 2004, à partir des déclarations de succession. 3) Estimation propre, à partir d’analyses sur les enquêtes Patrimoine, le fichier de l’ISF et les déclarations de succession. 4) Estimation propre, à partir d’analyses sur les enquêtes Finances des Consommateurs SCF, et sur les données de la revue Forbes. Les différences dans la définition du « patrimoine des ménages », ou du « patrimoine personnel » (Royaume-Uni), ne sont pas susceptibles d’invalider la comparaison d’un pays à l’autre. Il s’agit partout du patrimoine net de dettes, incluant tout, sauf : - en Allemagne de l’Ouest : biens professionnels, biens de consommation durables, bijoux et œuvres d’art. - au Royaume-Uni : droits de retraite, droits de bail, biens durables difficilement vendables. - en France : droits de retraite par répartition, biens durables difficilement vendables. - aux USA : biens durables difficilement vendables. En France, près de 40% de la population ne possèderait quasiment rien, ou pas grand-chose (moins de 50 000 € par ménage, soit moins de 4 ans de SMIC), cumulant à peine 5% de la richesse totale des ménages. À l’autre bout, 70% de la richesse totale (soit environ 3750 milliards d’Euros en 2000) pourrait être possédé par les 20% de ménages les plus riches. On retrouverait tout à fait cette même répartition en Angleterre, même si la distribution de la richesse par personne tend à minimiser la concentration de la richesse par ménage. Par contre, aux États-Unis, la situation semble être encore plus contrastée : c’est une bonne moitié de la population qui n’aurait, tout au plus, que pas grand-chose, cumulant 5% de la richesse totale des ménages, alors que les 10% les plus riches en détiendraient 70%. De son côté, la concentration des richesses en Allemagne de l’Ouest apparaît comme intermédiaire entre la France et les USA (mais probablement inférieure à la concentration en Allemagne de l’Est). Évolution de la répartition En Allemagne de l’Ouest • Depuis les années 70, les données disponibles ne permettent pas de conclure à une diminution statistiquement significative, même lente, des inégalités de patrimoine. La concentration des richesses évolue plutôt avec les fluctuations des prix de l’immobilier et des actions, comme au cours des années 90 en particulier, avec la hausse de la Bourse. • Il est très possible que cette récente tendance à la hausse des inégalités de patrimoine se poursuive toujours actuellement au sein de l’Allemagne unie (Hauser et Stein – 2003). Au Royaume-Uni • Au cours du XXème siècle, il y a eu une tendance à la réduction des inégalités de patrimoine, d’abord par une moindre dispersion surtout, puis de 1950 à 1980, par une moindre concentration (Will Paxton – 2002). • Depuis les années 80, cette tendance s’est arrêtée, et même probablement inversée, particulièrement dans la deuxième moitié des années 90, en raison de la hausse du prix des actions. En France • Au cours du XXème siècle, certains indices, comme le montant des successions, semblent indiquer une tendance à l’atténuation des inégalités de patrimoine (Thomas Piketty – 2001), au moins au niveau de la dispersion. Cette tendance s’est ralentie dans les années 50, 60 et 70, pour s’arrêter, sinon s’inverser, ensuite. • Depuis la moitié des années 80, les insuffisances des enquêtes Patrimoine de l’INSEE ne permettent pas de connaître l’évolution de la répartition de la richesse des ménages. On peut seulement dire qu’il est probable que cette répartition soit restée assez stable, affectée toutefois au cours des années 90, par les évolutions contraires des prix de l’immobilier et des actions. Aux USA • Depuis les années 60 jusqu’à la fin des années 80, en tenant compte des fonds de retraite par capitalisation et des cycles de la Bourse, le plus probable est que la concentration du patrimoine des ménages soit restée relativement stable. • Au cours des années 90, la richesse des plus riches a encore plus augmenté que celle des autres, la part des grandes fortunes de Forbes dans le total s’est accrue, et il est possible que celle des autres ménages les plus riches, aussi (Arthur Kennickell – 2003). Cependant, ce que les données statistiques permettent seulement de dire, c’est qu’il est probable que la concentration de la richesse ait eu plutôt tendance à s’accroître et non à diminuer, et ce, en raison de la hausse du prix des actions, plus que par un surcroît de concentration des droits de propriété. Conclusions En France, la distribution du patrimoine des ménages est extrêmement inégalitaire, tout à fait de type Ancien Régime, et ne semble pas en voie de plus grande répartition. La même situation se retrouve, en plus ou moins accentué, dans les autres grands pays européens, Royaume-Uni et Allemagne, alors qu’elle est significativement encore plus extrême aux États-Unis. Il apparaît ainsi que les mêmes règles du jeu économique ont partout les mêmes conséquences, simplement en plus prononcé chez le meneur de jeu. Cette situation est-elle bénéfique pour les personnes et pour la collectivité ? Quels sont les effets de l’inexistence de classes moyennes du patrimoine sur la vie sociale et sur la vie démocratique ? Que sait-on de la relation entre distribution du patrimoine et dynamisme économique ? Cette concentration du patrimoine correspond-elle à l’efficacité économique maximale ? Références • Kennickel, Arthur B. (2003). « A Rolling Tide : Changes in the Distribution of Wealth in the US, 1989-2001”. • Wolff, Edward N. (1998). « Recent Trends in the Size Distribution of Household Wealth ». • Hauser, Richard et Stein, Holger (2003). « Inequality of the Distribution of Personal Wealth in Germany 1973-1998 ». • Merrill Lynch et Cap Gemini Ernst & Young (2000). “German Wealth Report 2000”. • Paxton, Will (2002). « Wealth Distribution – the Evidence ». • Inland Revenue (2004). « National Statistics on the Distribution of Personal Wealth ». • Atkinson, T., Glaude, M. et Olier, L. (2001). « Les inégalités économiques », Conseil d’Analyse Économique. • Piketty, Thomas (2001). « Les inégalités dans le long terme », Conseil d’Analyse Économique. • INSEE - Synthèses n°19. « Détention d’actifs et disparités de patrimoine, sur 12 ans ». - Synthèses n°28. « Structure et disparités du patrimoine des ménages ». - Synthèses n°65. « Évolution des inégalités de patrimoine entre 1986 et 2000 ». - F. Guillaumat-Tailliet, J.J. Malpot et V. Paquel. « Le patrimoine des ménages, répartition et concentration », Données Sociales 1996. - J.M. Hourriez et V. Roux (2001). « Les inégalités de patrimoine ».