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Définir l'intégration sociale est relativement simple. Mais ce qui est moins facile à percevoir, c'est que ce lien social peut prendre – et prend – des formes différentes, et qu'il est donc changeant selon l'époque, selon les pays, selon le contexte matériel ou le groupe social considéré. Plus important encore, et c'est une des grandes contributions de Durkheim à l'analyse sociologique, on peut montrer que chaque forme du lien social, chaque type de ciment en quelque sorte, entraîne un fonctionnement particulier de la société.
C'est Emile Durkheim qui a forgé le concept d'intégration sociale. L'intégration présente trois caractéristiques :
Voyons d'abord ce que Durkheim appelait la solidarité mécanique, puis nous verrons quelle caractéristique ce type de lien social donne à la société. Enfin, nous en repèrerons des exemples dans les sociétés passées et présentes.
La solidarité organique est, selon Durkheim, la forme moderne de la solidarité. Nous allons la définir et l'illustrer, avant de montrer qu'elle débouche sur une forme sociale bien différente de la précédente.
Si vous reprenez la définition de l'intégration sociale donnée au début de cette section, vous verrez que l'opposition entre solidarité mécanique et organique est en fait une distinction entre des formes de solidarité qui privilégient les croyances, valeurs et pratiques communes (donc l'identité) pour bâtir le lien social, et des formes de solidarité qui mettent au contraire l'accent sur l'interaction et les objectifs communs.
Le travail comme activité centrale dans la société, comme activité donnant statut et rôle à l'individu, n'apparaît en tant que tel qu'au 18è siècle, selon certains philosophes comme D.Méda. Sa place sociale s'est considérablement accrue depuis cette époque et le travail est " le " moyen pour l'individu de se construire une identité professionnelle et sociale, de s'assurer un revenu, et d'obtenir des droits sociaux.
C'est dans la famille que se passe une bonne partie de la socialisation primaire des individus. C'est là d'abord que sont transmises les normes et les valeurs en vigueur dans la société. Mais la famille est aussi un réseau d'entraide et de solidarité qui contribue à la cohésion sociale.
Avec la famille, l'école joue un rôle important dans la socialisation des futurs citoyens. Elle contribue donc à l'intégration sociale des membres de la société, en transmettant des normes et des valeurs, mais aussi en favorisant l'épanouissement individuel et en préparant l'entrée dans la vie active.
Nous verrons plus loin les difficultés que rencontre aujourd'hui l'école dans sa mission intégratrice, mais ces difficultés, largement évoquées dans les médias, ne doivent pas conduire à sous-estimer le rôle de l'école dans la cohésion sociale. Le développement de la scolarité obligatoire jusqu'à 16 ans, le prolongement et la démocratisation des études font que le poids de l'école dans le processus d'intégration s'est considérablement renforcé au cours du 20ème siècle.
La citoyenneté, que nous allons commencer par définir, joue aussi un rôle non négligeable dans l'intégration.
Il y a plusieurs façons d'analyser la crise de l'intégration par le travail dans les sociétés modernes. La première est de considérer qu'il y a crise de l'intégration parce qu'il n'y a pas de travail pour tout le monde. Mais il faut aussi envisager dans un second temps que le travail, notamment à cause des changements dans son organisation et sa nature, non seulement n'intègre plus mais peut-être même affaiblit le lien social. Enfin, et de façon plus positive, on peut considérer que la crise de l'intégration par le travail tient à ce que nous n'avons pas encore inventé les instances d'intégration capables de se substituer au travail dont la place dans la vie des individus décroît.
Le travail a été associé depuis la révolution industrielle au devoir : il s'agissait d'une contrainte admise comme nécessaire, voire essentielle par les membres de la société. Le système de valeurs se transforme peu à peu et, aujourd'hui, avec les progrès de l'individualisme, les individus placent au premier plan de leurs valeurs l'épanouissement personnel (considéré de plus en plus comme un " devoir "). Cela ne signifie pas pour autant que le travail ait disparu des valeurs. Il a probablement perdu la première place, comme on l'a déjà vu, et il est englobé dans la problématique de l'épanouissement personnel : l'individu va évaluer le travail à l'aune du plaisir personnel qu'il y trouve, plus qu'à l'aune de l'utilité pour la société de ce travail. Plus le décalage sera grand entre le travail tel qu'il est vécu dans un emploi précis et la représentation que l'individu a d'un travail épanouissant, plus le travail sera contesté comme valeur et moins le travail jouera son rôle intégrateur. Il y a donc là un enjeu essentiel pour la réussite de l'intégration par le travail : comment rendre le travail compatible avec ces nouvelles valeurs individuelles ?
Nous analyserons la pauvreté moderne et son traitement plus loin dans ce chapitre (paragraphe 23), nous n'allons donc pas le faire ici. Ce qui nous intéresse ici, c'est de voir comment la pauvreté aujourd'hui peut devenir synonyme d'exclusion, c'est-à -dire de rupture du lien social. Ce basculement de la pauvreté vers la marginalité s'explique d'abord parce que le chômage est souvent à l'origine de la pauvreté, mais aussi par le relâchement des solidarités traditionnelles et par le caractère cumulatif de la pauvreté et de l'exclusion.
L'exclusion est rarement totale. Mais les fragilités se cumulent, se transmettent même parfois (les enfants des exclus sont plus fragiles socialement que les autres, en particulier parce qu'ils n'ont souvent ni les liens familiaux ni les diplômes scolaires qui pourraient éventuellement les protéger). Le processus n'est évidemment pas automatique. Tous les chômeurs de longue durée, et loin de là , ne sont pas des exclus. Cependant on voit bien que l'allongement et la progression du chômage sont des facteurs de risque pour le lien social.
Un troisième défi auquel doivent faire face les sociétés modernes est la montée du communautarisme : la nécessité du lien social ne semble plus aller de soi aujourd'hui, et il y a une tendance à se replier sur la communauté ethnique ou religieuse, la région, ou même sur la sphère privée (soi-même, la famille). Alexis de Tocqueville avait déjà envisagé ce repli des individus sur des appartenances intermédiaires et le délitement du lien politique et social national dans les sociétés démocratiques modernes. Nous allons tenter d'expliquer cette mutation et d'en montrer les dangers potentiels.
Tout le monde semble s'entendre aujourd'hui pour dire que les sociétés modernes sont individualistes – on dit même parfois que la civilisation occidentale a " inventé " l'individualisme. Mais la signification exacte de cette montée de l'individualisme n'est pas toujours très claire. De même, on convient généralement de ce que cet individualisme menace la cohésion sociale, mais sans préciser par quels mécanismes. C'est donc à ces questions que nous allons essayer de répondre maintenant. Nous montrerons aussi que l'individualisme n'est pas forcément un phénomène négatif, même du point de vue de l'intégration sociale.
On le voit, si la montée de l'individualisme complique beaucoup la mécanique de l'intégration sociale, c'est sans doute surtout parce qu'il l'oblige à s'adapter à une nouvelle mentalité, à de nouvelles valeurs.
Conclusion :
Intégration et exclusion sont donc deux processus à l'œuvre simultanément dans nos sociétés. En effet, pour survivre, toute société doit sans cesse chercher à intégrer ses membres, c'est-à -dire à leur faire partager les normes et les valeurs reconnues à un moment donné comme essentielles. En même temps, la liberté et l'égalité qui sont les principes fondateurs des sociétés démocratiques peuvent déboucher sur des mécanismes qui excluent et marginalisent certains individus. Et intégrer ne doit pas signifier supprimer les différences mais au contraire savoir les respecter tout en maintenant l'unité de la société. Tenir tous les bouts à la fois est évidemment difficile, c'est le défi un peu fou que se lancent toutes les sociétés réellement démocratiques. On retrouve ici l'idée que la démocratie est quelque part une utopie, sans cesse à poursuivre et à construire. Rien n'est jamais gagné, comme le montrent tous les débats actuels, même pas le combat pour la démocratie, comme le montre le retour de certains intégrismes.
Nous avons vu que l'intégration et la cohésion sociale reposaient largement sur des droits économiques et sociaux, droits obtenus souvent dans la douleur (il ne faut pas l'oublier) et qui se sont constitués en un système protecteur et émancipateur de l'individu. Ces droits sociaux peuvent être considérés d'une certaine manière comme les conditions d'exercice des droits politiques. La construction de ce système est indissociable de celle de l'Etat providence. Ce système assure la protection sociale des individus, il est l'expression de la solidarité collective qui relie les membres de la société. C'est ce système sur lequel nous allons réfléchir maintenant.