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Voyons concrètement comment le développement des syndicats peut permettre le développement des conflits sociaux dans les entreprises, et plus généralement au niveau de la société tout entière.
Les syndicats rassemblent les moyens matériels et humains de l'action collective. L'action collective coûte cher, et les syndicats sont d'abord un moyen de la financer. Ils collectent des cotisations, reçoivent parfois des dons ou des subventions publiques, qui permettent de faire face aux dépenses nécessaires à la mobilisation des salariés (presse syndicale, tracts, locaux et moyens de communication, transports des militants, caisse de solidarité pour compenser les pertes de salaires en cas de grève, …). Mais ces moyens permettent surtout de payer des permanents, c'est-à -dire des personnes qui travaillent à temps plein pour le syndicat, assurent des permanences pour informer ou aider les salariés, gèrent les aspects matériels de la vie syndicale, négocient avec les employeurs. Les permanents et plus généralement les militants syndicaux assurent la coordination et donc l'efficacité de la revendication. En effet, si on veut par exemple lancer une grève pour faire pression sur l'employeur, il vaut mieux que tout le monde cesse le travail en même temps pour que la démonstration de force soit plus convaincante : c'est le rôle des syndicalistes de coordonner les actions individuelles de revendication. Et si on veut que la grève soit un succès, il faut aussi informer les salariés à l'avance et essayer de les convaincre de participer, et là encore, les syndicats fournissent un travail essentiel pour le développement de mouvements sociaux.
Les syndicats sont un cadre institutionnel qui permet de faire émerger des décisions collectives et de mener des négociations pour sortir des conflits. Enfin, pour mener une action collective, il faut s'entendre sur les buts de l'action (que réclame-t-on ?), sur les moyens à mettre en œuvre (grève, ponctuelle ou générale, manifestation, pétition, …). Pour prendre de telles décisions, il faut un cadre institutionnel démocratique précis qui offre aux individus les moyens de s'exprimer, de désigner des représentants, et pour ces représentants, il faut des instances de réunion et de décision pour aboutir à des choix collectifs représentatifs de ce que souhaitent les adhérents. Pour mettre un terme au conflit, il faut pouvoir discuter avec un “ interlocuteur ” représentatif, ne serait-ce que pour savoir quelles sont les revendications de ceux qui protestent ! Il faut aussi pouvoir discuter pour chercher d'éventuelles solutions de compromis, ou de conciliation des points de vue. Les syndicats sont aussi nécessaires pour organiser une négociation permanente qui prévienne les conflits. Avant de prendre une décision, la consultation des syndicats permet de repérer ce qui peut éventuellement poser problème et susciter le conflit. On peut alors négocier les solutions a priori, et ainsi faire l'économie d'une grève, par exemple.
Les syndicats permettent de maintenir le conflit social dans des formes socialement acceptables. Dès lors que l'on rentre dans un conflit social, la question des méthodes de revendications se pose. Elle est importante parce que des “ dérapages ” sont toujours préjudiciables à la cause que l'on défend. Si, par exemple, lors d'une manifestation, des violences ou des dégradations sont commises par les manifestants, ils auront plus de mal à rallier l'opinion publique. Les syndicats font ainsi fonction de “ service d'ordre ”, pour maintenir la revendication dans certaines limites.
Les conflits antérieurs et les négociations successives ont amené les employeurs et les syndicats, et souvent l'Etat, à s'entendre pour édicter des règles qui régissent les situations de conflits potentiels . Ainsi, le droit du travail encadre les licenciements, en précisant quand un employeur peut licencier et quelles compensations il doit éventuellement apporter. Cela permet d'éviter d'une part une utilisation arbitraire, voire répressive, du licenciement, mais aussi de le rendre moins contestable par les salariés. De même, les “ grilles de rémunération ”, qui prévoient quels salaires peuvent être versés en fonction du métier ou de l'ancienneté, permettent d'éviter que les promotions soient un sujet de conflit entre l'employeur et les salariés. L'émergence d'un droit du travail a aussi comme conséquence de faire rentrer le juge dans l'entreprise. Le recours à la justice est en effet un moyen de faire arbitrer les litiges par les tribunaux sans passer par le conflit social. De ce point de vue, les entreprises ressemblent de plus en plus à la société, qui se civilise en remettant la charge de la résolution des conflits à une institution judiciaire indépendante.
L'existence de syndicats facilite donc grandement l'action collective. En ce sens, le syndicalisme peut être considéré comme un facteur de conflictualité sociale. C'est d'ailleurs en partie pour cette raison que les grèves en France sont plus importantes dans le secteur public que dans le secteur privé : les syndicats y sont encore relativement puissants et bien implantés. C'est pour cela aussi que les chefs d'entreprise sont souvent réticents face à l'implantation de syndicats !
Le paradoxe n'est qu'apparent : les syndicats augmentent l'efficacité de la mobilisation collective et donc favorisent les conflits sociaux, mais en même temps, ils permettent de “ piloter ” ces conflits et donc de les rendre moins radicaux et de leur trouver une conclusion. Le syndicalisme rend en quelque sorte les conflits sociaux plus efficaces, mais plus raisonnables.