1.3.1 - La nature du travail ayant changé et sa place dans la vie de l'individu étant aujourd'hui moins grande, ne faudrait-il pas développer d'autres sources de lien social ?
- Page mise à jour le : 13-01-2026
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Il y a plusieurs façons d'analyser la crise de l'intégration par le travail dans les sociétés modernes. La première est de considérer qu'il y a crise de l'intégration parce qu'il n'y a pas de travail pour tout le monde. Mais il faut aussi envisager dans un second temps que le travail, notamment à cause des changements dans son organisation et sa nature, non seulement n'intègre plus mais peut-être même affaiblit le lien social. Enfin, et de façon plus positive, on peut considérer que la crise de l'intégration par le travail tient à ce que nous n'avons pas encore inventé les instances d'intégration capables de se substituer au travail dont la place dans la vie des individus décroît.
- La montée du chômage affaiblit l'intégration par le travail. Depuis le premier choc pétrolier de 1973, les sociétés industrielles ont toutes été confrontées à une forte hausse du taux de chômage, qui s'est révélée particulièrement durable dans les pays d'Europe continentale – par exemple en France et en Allemagne. Mais le plus inquiétant est l'allongement de la durée moyenne de chômage et la constitution de ce que l'on a appelé le "noyau dur" du chômage, c'est-à -dire des chômeurs de longue durée (plus d'un an, voire plus de deux ans pour certains). Cette prolongation du chômage a sur l'intégration des effets symétriques à ceux du travail ! Tout d'abord la diminution des revenus de la personne limite son accès à la société de consommation. Mais quand il dure, il peut avoir d'autres effets socialement très destructeurs du lien social. L'identité professionnelle, notamment, est remise en cause parce que le chômeur ne s'inscrit plus dans la division du travail, ne participe plus à un collectif. Cela se traduit très concrètement en termes d'employabilité, c'est-à -dire de capacité à retrouver un emploi : perte des compétences techniques par manque de pratique ou parce que les savoir-faire professionnels évoluent, perte des relations sociales (collègues de travail), voire stigmatisation par les employeurs (un chômeur de longue durée est souvent suspecté d'être responsable de son état). On peut donc dire qu'il y a un défaut d'intégration par le travail parce que le travail est devenu rare. Mais attention, cela ne signifie pas que le travail n'est plus intégrateur, bien au contraire : si l'intégration sociale pâtit du manque de travail, c'est bien parce que le travail est intégrateur.
- Les changements dans la nature et l'organisation du travail et leurs effets sur le lien social. La précarité, c'est-à -dire l'absence de garanties sur la durée de l'emploi dans le temps (que la durée de l'emploi soit connue à l'avance comme dans le cas des CDD ou qu'elle soit incertaine, c'est-à -dire que le salarié est toujours sous la menace du licenciement), et la flexibilité, c'est-à -dire la multiplication des formes particulières d'emploi, non choisies par le salarié (horaires flexibles, temps partiels imposés, etc.) influent sur la qualité du lien social issu du travail. D'abord, on observe souvent une moindre reconnaissance sociale de ces types d'emploi et les salariés qui les occupent ont du mal à se construire une identité professionnelle valorisante. En plus, dans l'entreprise, se juxtaposent des statuts juridiques très variés (salariés stables, salariés d'entreprises intérimaires, salariés en CDD …) ce qui ne facilite pas la formation d'un collectif de travail intégrateur des individus qui le composent. Ensuite, il est fréquent que des droits moindres soient attachés à ces emplois (en particulier ceux accordés par les conventions collectives). Quand on se rappelle que le travail intègre grâce au statut, au revenu et aux droits qu'il donne, on comprend que le développement de la précarité et de la flexibilité puisse représenter une menace pour la solidité de l'intégration sociale.
- Vers une désacralisation du travail ? On observe sans doute aussi une transformation de la place du travail dans l'ensemble des valeurs, spécialement chez les jeunes. Ainsi depuis plusieurs années, dans les enquêtes d'opinion sur les valeurs, la place de la réussite professionnelle a reculé au profit de la réussite familiale, y compris chez les garçons. Les deux types de réussite sont aujourd'hui placées à peu près au même niveau alors qu'auparavant la réussite professionnelle venait assez nettement en tête, surtout pour les hommes. De même, on observe chez les jeunes cadres que l'idée de limiter son temps de travail, et donc de le compter, a fait son chemin : beaucoup d'entre eux prennent très volontiers les congés liés à la réduction du temps de travail, ce qui prouve que la valeur qu'ils accordent à leur travail se transforme. Comment interpréter ces évolutions ? Elles sont au fond assez logique dans une société où la place du travail dans la vie de l'individu décroît : on est actif plus tard, parce qu'on fait des études, on s'arrête de travailler plus tôt, grâce aux systèmes de retraite, et la durée annuelle du travail a également diminué. Certains, comme la philosophe Dominique Méda, en tirent argument pour dire qu'il faut développer d'autres modes d'intégration sociale : valoriser les rôles familiaux, mais aussi la vie associative, syndicale, politique, etc. Si la place du travail dans la société se rétrécit, il ne sert à rien de déplorer la perte de la " valeur travail ", mais il faut lui substituer d'autres instances d'intégration.
- Le travail reste cependant un dispositif essentiel d'intégration. Par tous ces aspects, la place du travail dans l'intégration se trouve donc modifiée et fragilisée. Est-ce à dire qu'il s'agit de la " fin du travail ", comme le soutiennent certains (La fin du travail est le titre d'un livre d'un américain, J. Rifkin) ? Cela semble bien difficile à soutenir. Le travail sous la forme d'un emploi stable, à temps complet, assorti de droits et de garanties sociales a été central dans les deux derniers siècles. Cette forme est en crise, elle est en train de se transformer et le développement des formes particulières d'emploi en est un symptôme. Cependant il ne faut pas oublier non plus que si crise de l'emploi il y a, elle ne touche cependant qu'une petite partie des emplois : la grande majorité des emplois sont aujourd'hui en France stables et à temps complet.
Le travail a été associé depuis la révolution industrielle au devoir : il s'agissait d'une contrainte admise comme nécessaire, voire essentielle par les membres de la société. Le système de valeurs se transforme peu à peu et, aujourd'hui, avec les progrès de l'individualisme, les individus placent au premier plan de leurs valeurs l'épanouissement personnel (considéré de plus en plus comme un " devoir "). Cela ne signifie pas pour autant que le travail ait disparu des valeurs. Il a probablement perdu la première place, comme on l'a déjà vu, et il est englobé dans la problématique de l'épanouissement personnel : l'individu va évaluer le travail à l'aune du plaisir personnel qu'il y trouve, plus qu'à l'aune de l'utilité pour la société de ce travail. Plus le décalage sera grand entre le travail tel qu'il est vécu dans un emploi précis et la représentation que l'individu a d'un travail épanouissant, plus le travail sera contesté comme valeur et moins le travail jouera son rôle intégrateur. Il y a donc là un enjeu essentiel pour la réussite de l'intégration par le travail : comment rendre le travail compatible avec ces nouvelles valeurs individuelles ?