Banque de Ressources Interactives en SES
Comme les inégalités structurent la société en groupes distincts hiérarchisés et que les statuts sociaux ne sont pas assignés par la naissance (ils ne sont pas héréditaires), normalement les individus doivent pouvoir circuler entre ces groupes sociaux. Étudier la mobilité sociale, c'est se demander dans quelle mesure les statuts sociaux sont héritables : plus ils le sont, moins la mobilité est grande, plus les inégalités risquent d'être ressenties comme injustes.
Pourquoi la question de la mobilité sociale est-elle importante ? D'abord l'aspiration à l'égalité serait heurtée de front par une reproduction des positions sociales à l'identique, ou quasiment à l'identique, de génération en génération. La revendication de l'égalité des chances montre bien que la société souhaite que les individus aient les statuts sociaux qu'ils méritent en fonction de leurs capacités personnelles et non en fonction de leur origine sociale. On parle dans ce cas de méritocratie. Par ailleurs, une classe sociale n'existe en tant que classe que si elle a une certaine permanence dans le temps, en particulier pour pouvoir transmettre à ses membres (et aux enfants de ses membres) une culture commune forgeant la conscience de classe. On peut donc penser que plus le système de classes est constitué, plus les résistances à la mobilité sociale vont probablement être fortes, et inversement. Étudier la mobilité sociale permet donc de compléter la réflexion sur l'existence des classes que nous mènerons dans un prochain chapitre.
Dans un premier temps, nous allons étudier les moyens de mesure de la mobilité sociale - ce qu'on appelle les tables de mobilité. Ensuite, nous analyserons la mobilité sociale en France, puis nous étudierons les facteurs de la mobilité - ce qui cause, ou permet la mobilité sociale. Pour finir, nous présenterons deux débats autour de la mobilité sociale : le premier portera sur le rôle que joue l'école dans la mobilité, le second sur les éventuels effets pervers de la mobilité sociale.
Après avoir défini ce qu'est la mobilité sociale, nous nous demanderons comment on peut essayer de la mesurer.
De manière générale, la mobilité sociale est la circulation des individus d'une société donnée entre des positions sociales dont on sait qu'elles ne sont pas toutes équivalentes, donc qu'elles sont hiérarchisées, car elles ne procurent pas toutes les mêmes avantages, économiques et symboliques. Certaines positions sociales sont socialement valorisées alors que d'autres sont dévalorisées.
On peut distinguer la mobilité sociale intra-générationnelle (celle d'un individu au cours de sa vie professionnelle) de la mobilité intergénérationnelle (celle d'un individu par rapport à la position sociale de ses parents). La mobilité intra-générationnelle est relativement faible si l'on excepte les tout premiers emplois. C'est donc l'étude de la mobilité intergénérationnelle qui va nous occuper, d'autant qu'elle est bien plus intéressante du point de vue des enjeux dont on vient de parler.
Les sociologues construisent deux types de tables de mobilité : les tables de destinée et les tables de recrutement.
La difficulté est bien sûr de ne pas confondre les deux types de tables de mobilité et de les lire comme il faut. Ce n'est pas simple, mais c'est important car ces deux tables ne nous donnent pas le même genre de renseignements. Vous le voyez bien avec l'exemple des agriculteurs : une très grande partie des agriculteurs (86 %) ont un père qui était lui-même agriculteur mais beaucoup de fils d'agriculteurs (75 %) ne sont pas devenus eux-mêmes agriculteurs, pour des raisons dont on reparlera plus loin.
En utilisant les tables de mobilité, que peut-on dire de la mobilité sociale inter-générationnelle dans la France contemporaine ?
Pour le montrer, on peut utiliser le tableau suivant donnant les destinées des personnes nées entre 1950 et 1955.
| CSPfils à CSP père | Agric. | Indép. | Cadres | Prof. Interm. | Employés | Ouvriers | Sans prof. | Total |
| Agriculteurs | 21.5 | 8.7 | 7.2 | 14.7 | 7.6 | 39.6 | 0.7 | 100.0 |
| Indépendants | 0.9 | 22.2 | 20.9 | 22.0 | 9.5 | 23.6 | 0.9 | 100.0 |
| Cadres | 0.8 | 7.8 | 51.4 | 24.4 | 7.5 | 7.1 | 0.9 | 100.0 |
|
Prof. intermédiaires |
0.4 | 8.3 | 27.7 | 33.0 | 10.2 | 19.3 | 1.0 | 100.0 |
| Employés | 0.5 | 7.6 | 17.5 | 27.2 | 16.7 | 29.4 | 1.1 | 100.0 |
| Ouvriers | 0.6 | 7.9 | 7.4 | 20.0 | 11.2 | 51.9 | 1.0 | 100.0 |
| Total | 3.9 | 9.8 | 15.7 | 22.0 | 10.8 | 36.9 | 0.9 | 100.0 |
Source : L. Chauvel, « Le retour des classes sociales ? », DEES 127, mars 2002.
Avant de dire ce que l'on peut en conclure, donnons un exemple de lecture des chiffres : il s'agit d'une table de destinée, on y trouve donc le devenir des fils de telle ou telle catégorie. Par exemple, 51,9 % des fils d'ouvriers nés entre 1950 et 1995 sont eux-mêmes ouvriers en 2000. La dernière ligne nous donne la structure socioprofessionnelle des fils : 3,9 % des hommes nés entre 1950 et 1955 sont en 2000 agriculteurs, 9,8 % sont indépendants, etc, et permet donc de comparer la destinée des fils d'ouvrier ou des fils de cadre, par exemple, à la destinée moyenne des fils nés entre 1950 et 1955.
Quelles conclusions peut-on tirer de cet ensemble de chiffres ? L'immobilité sociale peut paraître relativement faible puisque le pourcentage d'individus mobiles est presuqe toujours supérieur à 50 (le chiffre de la diagonale donne la part des immobiles, on peut donc facilement en déduire la part des individus mobiles). Mais en réalité, l'hérédité sociale, c'est-à-dire la transmission du milieu social du père au fils reste forte : en effet, les chiffres de la diagonale sont toujours plus élevés que ceux de la ligne « ensemble ». Par exemple, un fils d'agriculteurs avait en moyenne 5,5 fois plus de chances de devenir agriculteurs que la moyenne des Français (21,5 contre 3,9). S'il y avait une parfaite égalité des chances, on trouverait les mêmes chiffres colonne par colonne. Ainsi, puisqu'il y a 15,7% de cadres dans la population (ligne « total », colonne « Cadres »), il devrait y avoir 15,7% de cadres parmi les fils de chaque groupe socioprofessionnel.
Cependant, en reprenant le même tableau, on peut voir qu'il y a une certaine fluidité sociale : si 53.5 % des fils de cadres deviennent cadres, il y en a quand même 22.1 % qui deviennent professions intermédiaires et 6.6 % ouvriers. Cela nous conduit à constater d'abord que la mobilité sociale n'est pas forcément ascendante. Mais il faut aussi souligner que la mobilité se fait surtout entre catégories socialement proches, comme entre cadres et professions intermédiaires, ou entre employés et ouvriers. La CSP qui semble être la plus mobile est celle des employés puisque 17.9 % des fils d'employés sont restés eux-mêmes employés alors que 25.2 % sont devenus professions intermédiaires et 28.5 % ouvriers. En revanche, deux catégories semblent plus nettement immobiles, les cadres et les agriculteurs.
S'interroger sur les facteurs de la mobilité, c'est bien sûr chercher à comprendre ce qui peut la favoriser ou au contraire la freiner, mais c'est aussi entrer dans un débat qui touche toute la sociologie et que nous avons déjà rencontré : ces trajectoires de mobilité ou d'immobilité sont-elles plutôt le résultat de l'action des individus (des acteurs, dit-on souvent) ou plutôt le résultat des transformations de la société qui rendent nécessaires cette mobilité sociale ? C'est le débat entre une analyse de type holiste et une analyse de type individualisme méthodologique.
Quand on étudie la mobilité intergénérationnelle, il faut bien sûr tenir compte de l'évolution de la structure des emplois d'une génération à l'autre. Il n'est pas étonnant que les fils n'occupent pas la même position sociale que les pères, puisque les « positions sociales » ont changé d'une génération à l'autre, avec la transformation des métiers, des catégories socioprofessionnelles et des groupes sociaux.
Conclusion : un des premiers facteurs de la mobilité globale est donc la transformation des structures économiques qui a pour effet de modifier la structure des emplois et donc celle des statuts sociaux qui y sont attachés.
La famille joue un rôle très important dans la socialisation primaire des enfants. Vous avez étudié ce rôle en classe de première. En analysant plus précisément ce que la famille transmet à ses enfants, nous verrons comment cela agit sur la mobilité.
On voit donc que si la famille, par le fait qu'elle transmet ce qu'elle est et ce qu'elle a, est d'abord reproductrice, donc contribue à l'immobilité sociale, elle n'est pas que cela. Elle peut aussi rendre possible la mobilité sociale. Il y a donc la place pour des comportements particuliers de la famille, des comportements rationnels que l'on peut qualifier de stratégiques.
En première analyse, c'est l'école, et l'école seulement, qui peut rendre possible la mobilité ascendante des enfants originaires de milieux défavorisés. Si faire des études et avoir un diplôme ne garantissent ni un emploi, ni un statut social, ne pas en faire, ne pas avoir de diplôme, garantit à coup presque sûr pour un enfant de milieu populaire l'impossibilité de l'ascension sociale : dans les sociétés modernes, le diplôme est souvent la clé de l'accès à l'emploi et à la promotion dans l'entreprise. Pendant les « Trente Glorieuses », dans un contexte de forts changements dans la structure des emplois, avec une progression de la part des professions intermédiaires et des cadres, c'est l'école qui a permis de trouver parmi les enfants d'ouvriers ou d'employés ceux qui étaient les plus aptes à exercer ces emplois et qui a donc rendu possible leur ascension sociale.
Cependant, maintenant que le nombre d'emplois augmente moins vite, la concurrence pour l'accès aux emplois les plus valorisés socialement s'accroît, surtout que la durée de la scolarisation s'est nettement allongée, entraînant la progression du nombre de diplômés. Le lien entre diplôme et emploi est de moins en moins net. Le diplôme des enfants peut être assez nettement supérieur à celui de leurs parents sans que leur statut social le soit. C'est ce que l'on appelle le paradoxe d'Anderson.
Dans une société démocratique, l'école apparaît comme le moyen de permettre à tous l'accès à tous les statuts sociaux dans la mesure où les diplômes qu'elles confèrent sont ouverts à tous et ne sont pas décernés selon l'origine sociale. Seuls les résultats aux examens et concours, c'est-à-dire les mérites de chacun, permettent de les obtenir. Or les diplômes jouent un rôle majeur, en particulier en France, dans l'attribution des statuts sociaux. L'école est-elle le lieu de l'égalité des chances, comme on le souhaiterait ? Ou bien reproduit-elle les inégalités en transmettant les compétences et surtout les diplômes à ceux qui sont issus de familles favorisées ? En effet, on a déjà vu plus haut les grandes inégalités de réussite scolaire qui existent en France selon l'origine sociale. Comment les expliquer ? Plusieurs points de vue s'affrontent, ou se complètent.
Cette thèse a été plus particulièrement présentée par Pierre Bourdieu dont nous avons déjà parlé.
Finalement, pour Bourdieu, les inégalités de réussite scolaire sont pour l'essentiel le résultat de l'inégale dotation en capital culturel et en capital économique des enfants, et de l'incapacité de l'école à les corriger.
Cette thèse est défendue plutôt par le courant de l'individualisme méthodologique dont Raymond Boudon est le représentant le plus connu dans le domaine de la sociologie de l'éducation. Sans nier les inégalités de départ, Boudon montre que les familles peuvent avoir des stratégies qui expliquent les différences d'orientation et de réussite scolaire : par exemple, une famille ouvrière peut « se contenter » de souhaiter pour ses enfants des études à bac+2 dans la mesure où le diplôme obtenu, supérieur à celui obtenu par les parents, permettra à l'enfant de monter dans l'échelle sociale, sans que les sacrifices financiers faits pour la poursuite des études (une sorte d'investissement) ne soient trop lourds pour la famille. Il y a donc une sorte de calcul coût/avantage qui permet de conclure que ce niveau de diplôme est satisfaisant et suffisant.
À l'autre bout de la chaîne, les parents des classes aisées vont mener une stratégie de même type, censée faire progresser leurs enfants le plus loin possible dans la hiérarchie sociale. Mais comme le niveau social des parents est déjà élevés, il ne se satisferont pas, comme dans la famille précédente, d'un diplôme de niveau bac+2, mais bac+5 et plus. De même, ils pousseront leurs enfants dans les cursus les plus sélectifs, sachant bien que tous les diplôme de haut niveau ne permettent pas d'accéder aux meilleurs emplois et qu'il faut donc encore bien choisir la filière et le type de formation. Ainsi, il peut y avoir de la part des parents une stratégie résidentielle : dans quel quartier habiter pour que mes enfants aillent dans tel lycée réputé ? Il y a aussi une stratégie dans le choix des langues vivantes et des options, l'objectif étant que l'enfant soit dans une « bonne » classe, etc… Ces stratégies, différentes selon les familles parce que les intérêts ne sont pas les mêmes, débouchent sur des résultats scolaires différents. Pour Boudon, les acteurs (familles, élèves, enseignants) ont la possibilité de mener des stratégies personnelles, qui expliquent en partie les inégalités.
Jusqu'à maintenant, nous avons implicitement admis que la mobilité sociale était une bonne chose. Dans nos sociétés démocratiques, on est effectivement choqués à l'idée que les positions sociales ne soient pas accessibles à tous, et dépendent notamment du milieu social familial - la Révolution Française s'est d'ailleurs faite en grande partie contre ce genre de « privilèges ». Mais si la mobilité sociale est un élément de la démocratisation de nos sociétés, il ne faut pas croire pour autant qu'elle soit suffisante en soit. Elle peut même avoir des effets négatifs.
La mobilité sociale a paradoxalement des aspects négatifs, d'une part parce que la mise en compétition des positions sociales crée de l'incertitude, et d'autre part parce qu'elle individualise l'échec et le rend ainsi plus difficile à supporter.
Mobilité sociale ne veut pas dire égalité des positions sociales. Il y a là un constat d'évidence, mais qu'il faut bien rappeler parce que, dans nos sociétés démocratiques, on a tendance à confondre les deux - ce sont en fait deux formes d'égalité, égalité des chances et égalité des positions, comme on le verra dans la troisième section. Au-delà, il y a un débat fondamental de philosophie politique : la mobilité sociale permet-elle de justifier les inégalités ?
On le voit, l'analyse de la mobilité sociale peut déboucher sur le lien entre inégalité et justice sociale, qui fera l'objet de la section suivante.
Conclusion : Sous la question de la mobilité sociale, il y a donc des enjeux : comment les individus vont-ils accéder aux positions socialement valorisées ? Est-ce sur la base des mérites personnels ? Est-ce en fonction de l'origine sociale ? Vous avez là les deux pôles possibles. Mais la réalité conjugue les deux. L'origine sociale pèse encore largement mais des choix, des stratégies individuels sont toujours possibles. Ainsi les inégalités qui différencient et hiérarchisent les groupes sociaux entre eux sont pour une part « héritables ». La question qui se pose est alors une question de légitimité : est-il juste qu'il en soit ainsi ? C'est à chaque société de le dire en fonction des valeurs qui la sous-tendent. Voyons comment les sociétés démocratiques abordent cette question.