2 - Les enjeux et déterminants de la mobilité sociale. 5[2]

Comme les inégalités structurent la société en groupes distincts hiérarchisés et que les statuts sociaux ne sont pas assignés par la naissance (ils ne sont pas héréditaires), normalement les individus doivent pouvoir circuler entre ces groupes sociaux. Étudier la mobilité sociale, c'est se demander dans quelle mesure les statuts sociaux sont héritables : plus ils le sont, moins la mobilité est grande, plus les inégalités risquent d'être ressenties comme injustes.
Pourquoi la question de la mobilité sociale est-elle importante ? D'abord l'aspiration à l'égalité serait heurtée de front par une reproduction des positions sociales à l'identique, ou quasiment à l'identique, de génération en génération. La revendication de l'égalité des chances montre bien que la société souhaite que les individus aient les statuts sociaux qu'ils méritent en fonction de leurs capacités personnelles et non en fonction de leur origine sociale. On parle dans ce cas de méritocratie. Par ailleurs, une classe sociale n'existe en tant que classe que si elle a une certaine permanence dans le temps, en particulier pour pouvoir transmettre à ses membres (et aux enfants de ses membres) une culture commune forgeant la conscience de classe. On peut donc penser que plus le système de classes est constitué, plus les résistances à la mobilité sociale vont probablement être fortes, et inversement. Étudier la mobilité sociale permet donc de compléter la réflexion sur l'existence des classes que nous mènerons dans un prochain chapitre.
Dans un premier temps, nous allons étudier les moyens de mesure de la mobilité sociale - ce qu'on appelle les tables de mobilité. Ensuite, nous analyserons la mobilité sociale en France, puis nous étudierons les facteurs de la mobilité - ce qui cause, ou permet la mobilité sociale. Pour finir, nous présenterons deux débats autour de la mobilité sociale : le premier portera sur le rôle que joue l'école dans la mobilité, le second sur les éventuels effets pervers de la mobilité sociale.

2.1 - La mesure de la mobilité sociale. 0[0]

Après avoir défini ce qu'est la mobilité sociale, nous nous demanderons comment on peut essayer de la mesurer.

2.1.1 - La mobilité sociale est la circulation des individus entre différentes positions de la hiérarchie sociale. 0[0]

De manière générale, la mobilité sociale est la circulation des individus d'une société donnée entre des positions sociales dont on sait qu'elles ne sont pas toutes équivalentes, donc qu'elles sont hiérarchisées, car elles ne procurent pas toutes les mêmes avantages, économiques et symboliques. Certaines positions sociales sont socialement valorisées alors que d'autres sont dévalorisées.
On peut distinguer la mobilité sociale intra-générationnelle (celle d'un individu au cours de sa vie professionnelle) de la mobilité intergénérationnelle (celle d'un individu par rapport à la position sociale de ses parents). La mobilité intra-générationnelle est relativement faible si l'on excepte les tout premiers emplois. C'est donc l'étude de la mobilité intergénérationnelle qui va nous occuper, d'autant qu'elle est bien plus intéressante du point de vue des enjeux dont on vient de parler.

Liste d'activité(s) :
n°292 : Mobilité sociale : le vocabulaire.

2.1.2 - Les tables de mobilité permettent de mesurer la mobilité intergénérationnelle. 6[0]

Les sociologues construisent deux types de tables de mobilité : les tables de destinée et les tables de recrutement.

  • Les tables de destinée nous renseignent sur ce que deviennent les fils issus d'un groupe socioprofessionnel donné. Elles se lisent en ligne de la manière suivante : que deviennent (destinée) 100 fils d'agriculteurs ? Et bien, par exemple, 25 sont eux-mêmes agriculteurs en 1993 (pour les hommes de 40 à 59 ans) (Insee, Enquête FQP 1993), 10 sont cadres et professions intellectuelles supérieures, etc … Dans la table de destinée, la diagonale indique le degré « d'immobilité sociale », le poids de l'hérédité si l'on peut dire : elle indique pour chaque catégorie le pourcentage d'individus qui ont conservé la position sociale de leur père.
  • Les tables de recrutement nous renseignent sur la position sociale des pères des individus composant un groupe socioprofessionnel (dans quel milieu social ils se recrutent, c'est-à-dire que faisaient leurs pères). Elles se lisent en colonne de la manière suivante : quelle est l'origine sociale de 100 agriculteurs aujourd'hui (de 40 à 59 ans), autrement dit, que faisaient les pères de ces 100 agriculteurs ? Et bien, par exemple, en 1993, 86 étaient agriculteurs, ce qui signifie que 86 % des agriculteurs ayant entre 40 et 59 ans en 1993 avaient un père lui-même agriculteur. Là encore, la diagonale répertorie les immobiles, c'est-à-dire ceux qui occupe une position sociale indique à celle de leur père.

La difficulté est bien sûr de ne pas confondre les deux types de tables de mobilité et de les lire comme il faut. Ce n'est pas simple, mais c'est important car ces deux tables ne nous donnent pas le même genre de renseignements. Vous le voyez bien avec l'exemple des agriculteurs : une très grande partie des agriculteurs (86 %) ont un père qui était lui-même agriculteur mais beaucoup de fils d'agriculteurs (75 %) ne sont pas devenus eux-mêmes agriculteurs, pour des raisons dont on reparlera plus loin.

Liste d'activité(s) :
n°286 : Lecture d'une table de recrutement
n°305 : Trouver la bonne donnée statistique dans une table de recrutement.
n°250 : Construction d'une table de recrutement.
n°282 : Lecture d'une table de destinée
n°303 : Trouver des données statistiques dans une table de destinée
n°252 : Construire une table de destinée
n°299 : Retrouver des données dans une table de mobilité en valeur absolue
n°270 : Interprétation d'une table de mobilité avec trois catégories.
n°284 : Lecture d'une table de mobilité en valeur absolue
Liste de texte(s) - Pour aller plus loin :
n°13 : Les limites des tables de mobilité.

2.2 - La mobilité sociale dans la France contemporaine. 0[0]

En utilisant les tables de mobilité, que peut-on dire de la mobilité sociale inter-générationnelle dans la France contemporaine ?

2.2.1 - La société française reste marquée par une forte hérédité sociale. 0[0]

Pour le montrer, on peut utiliser le tableau suivant donnant les destinées des personnes nées entre 1950 et 1955.

              CSPfils à   CSP père Agric. Indép. Cadres Prof. Interm. Employés Ouvriers Sans prof. Total
Agriculteurs 21.5 8.7 7.2 14.7 7.6 39.6 0.7 100.0
Indépendants 0.9 22.2 20.9 22.0 9.5 23.6 0.9 100.0
Cadres 0.8 7.8 51.4 24.4 7.5 7.1 0.9 100.0

Prof. intermédiaires

0.4 8.3 27.7 33.0 10.2 19.3 1.0 100.0
Employés 0.5 7.6 17.5 27.2 16.7 29.4 1.1 100.0
Ouvriers 0.6 7.9 7.4 20.0 11.2 51.9 1.0 100.0
Total 3.9 9.8 15.7 22.0 10.8 36.9 0.9 100.0

Source : L. Chauvel, « Le retour des classes sociales ? », DEES 127, mars 2002.

 Avant de dire ce que l'on peut en conclure, donnons un exemple de lecture des chiffres : il s'agit d'une table de destinée, on y trouve donc le devenir des fils de telle ou telle catégorie. Par exemple, 51,9 % des fils d'ouvriers nés entre 1950 et 1995 sont eux-mêmes ouvriers en 2000. La dernière ligne nous donne la structure socioprofessionnelle des fils : 3,9 % des hommes nés entre 1950 et 1955 sont en 2000 agriculteurs, 9,8 % sont indépendants, etc, et permet donc de comparer la destinée des fils d'ouvrier ou des fils de cadre, par exemple, à la destinée moyenne des fils nés entre 1950 et 1955.

Quelles conclusions peut-on tirer de cet ensemble de chiffres ? L'immobilité sociale peut paraître relativement faible puisque le pourcentage d'individus mobiles est presuqe toujours supérieur à 50 (le chiffre de la diagonale donne la part des immobiles, on peut donc facilement en déduire la part des individus mobiles). Mais en réalité, l'hérédité sociale, c'est-à-dire la transmission du milieu social du père au fils reste forte : en effet, les chiffres de la diagonale sont toujours plus élevés que ceux de la ligne « ensemble ». Par exemple, un fils d'agriculteurs avait en moyenne 5,5 fois plus de chances de devenir agriculteurs que la moyenne des Français (21,5 contre 3,9). S'il y avait une parfaite égalité des chances, on trouverait les mêmes chiffres colonne par colonne. Ainsi, puisqu'il y a 15,7% de cadres dans la population (ligne « total », colonne « Cadres »), il devrait y avoir 15,7% de cadres parmi les fils de chaque groupe socioprofessionnel.

2.2.2 - Il existe cependant une certaine mobilité sociale, mais inégale selon les PCS. 0[0]

Cependant, en reprenant le même tableau, on peut voir qu'il y a une certaine fluidité sociale : si 53.5 % des fils de cadres deviennent cadres, il y en a quand même 22.1 % qui deviennent professions intermédiaires et 6.6 % ouvriers. Cela nous conduit à constater d'abord que la mobilité sociale n'est pas forcément ascendante. Mais il faut aussi souligner que la mobilité se fait surtout entre catégories socialement proches, comme entre cadres et professions intermédiaires, ou entre employés et ouvriers. La CSP qui semble être la plus mobile est celle des employés puisque 17.9 % des fils d'employés sont restés eux-mêmes employés alors que 25.2 % sont devenus professions intermédiaires et 28.5 % ouvriers. En revanche, deux catégories semblent plus nettement immobiles, les cadres et les agriculteurs.

Liste de texte(s) - Pour aller plus loin :
n°14 : La mobilité sociale s'est-elle accrue au 20ème siècle en France ?

2.3 - Quels sont les facteurs de la mobilité sociale ? 0[0]

S'interroger sur les facteurs de la mobilité, c'est bien sûr chercher à comprendre ce qui peut la favoriser ou au contraire la freiner, mais c'est aussi entrer dans un débat qui touche toute la sociologie et que nous avons déjà rencontré : ces trajectoires de mobilité ou d'immobilité sont-elles plutôt le résultat de l'action des individus (des acteurs, dit-on souvent) ou plutôt le résultat des transformations de la société qui rendent nécessaires cette mobilité sociale ? C'est le débat entre une analyse de type holiste et une analyse de type individualisme méthodologique.

2.3.1 - Le rôle des structures économiques : l'évolution des emplois offerts impose une certaine mobilité sociale. 1[0]

Quand on étudie la mobilité intergénérationnelle, il faut bien sûr tenir compte de l'évolution de la structure des emplois d'une génération à l'autre. Il n'est pas étonnant que les fils n'occupent pas la même position sociale que les pères, puisque les « positions sociales » ont changé d'une génération à l'autre, avec la transformation des métiers, des catégories socioprofessionnelles et des groupes sociaux.

  • Certaines CSP se développent tandis que d'autres régressent, il faut donc nécessairement que les individus « circulent » d'une position sociale à l'autre. Comment expliquer qu'un quart seulement des fils d'agriculteurs soient devenus eux-mêmes agriculteurs comme nous venons de le voir ? On peut penser que c'est un travail dur, ingrat, dont les revenus sont aléatoires et qu'un grand nombre de fils d'agriculteurs, instruits par l'expérience de leur père, renoncent à vouloir exercer le même métier que lui. On serait là vraiment dans la logique de l'acteur. Mais on sait que les évolutions technique et économique ont complètement transformé le travail agricole : la productivité a énormément augmenté alors que la demande a augmenté moins vite. Résultat : la taille des exploitations s'est accrue et le nombre d'emplois dans l'agriculture a considérablement diminué. Autrement dit, que les fils d'agriculteurs le souhaitent ou pas ne change rien à l'affaire, le nombre d'emplois disponibles dans l'agriculture diminue et ceux qui ne pouvaient pas y trouver de place doivent en chercher une dans les autres secteurs de l'économie et devenir, par exemple, ouvriers (ce qu'ils sont effectivement souvent devenus). Il s'agit donc ici d'une mobilité largement imposée par l'évolution des structures économiques. On parle dans ce cas de mobilité structurelle.
  • La mobilité structurelle est le changement de position sociale qui est dû aux changements des structures économiques et sociales. Elle représente une part importante de la mobilité : ainsi, la croissance pendant les Trente glorieuses a nécessité le développement du nombre d'emplois qualifiés de cadres ou de professions intermédiaires. Où trouver des titulaires pour ces emplois ? Parmi les fils des cadres et des professions intermédiaires, bien sûr. Mais ceux-ci étaient relativement peu nombreux parce que, à la génération de leurs pères, le nombre d'emplois de cadres ou de professions intermédiaires était beaucoup moins élevé. Il a donc bien fallu les recruter parmi les fils d'autres CSP, par exemple les fils d'employés dont on a vu qu'ils avaient eu une mobilité ascendante assez forte. Cette mobilité est donc quasiment obligatoire, poussée par les transformations des structures économiques. On peut encore raisonner de la même manière actuellement avec les ouvriers : le nombre d'ouvriers a beaucoup diminué depuis 1975. Les fils d'ouvriers vont donc peut-être être amenés à changer de CSP du fait de cette diminution, leur mobilité va donc sans doute s'accroître.
  • La mobilité nette n'est pas due à l'évolution des structures, mais au fait que deux individus permutent leur position sociale. Si la structure sociale reste inchangée, la promotion d'un individu dans la hiérarchie sociale impose en effet qu'un autre connaisse symétriquement une régression dans cette hiérarchie (une « démotion »). Cette mobilité nette se mesure simplement par une soustraction : il s'agit de la différence entre la mobilité totale (ou mobilité brute, c'est-à-dire le nombre d'individus mobiles) et la mobilité structurelle. On peut avoir le sentiment qu'il s'agit là de la « vraie » mobilité, celle qui mesure la réelle possibilité de circuler entre des statuts sociaux hiérarchisés. Cependant les choses ne sont pas si simples. D'abord parce qu'on a le plus grand mal à distinguer dans les statistiques les deux types de mobilité. Ensuite parce que le fils d'agriculteurs devenu ouvrier, qu'il l'ait voulu ou non, a effectivement changé de statut social. Il n'en reste pas moins que l'étude de la fluidité sociale (que mesure la mobilité nette) qui traduit la possibilité de changer de statut social indépendamment des changements économiques structurels est très intéressante à étudier.

 Conclusion : un des premiers facteurs de la mobilité globale est donc la transformation des structures économiques qui a pour effet de modifier la structure des emplois et donc celle des statuts sociaux qui y sont attachés.

2.3.2 - Le rôle de la famille : transmission d'un patrimoine économique et culturel mais aussi développement de stratégies d'ascension sociale. 0[0]

La famille joue un rôle très important dans la socialisation primaire des enfants. Vous avez étudié ce rôle en classe de première. En analysant plus précisément ce que la famille transmet à ses enfants, nous verrons comment cela agit sur la mobilité.

  • La famille transmet un capital économique, un capital culturel et un capital social à ses enfants, et contribue ainsi à la reproduction des inégalités. C'est Pierre Bourdieu, sociologue français décédé en 2002, qui a, le premier, utilisé de manière systématique cette typologie. Il veut montrer par là que ce que transmet la famille et ce qui est source d'inégalités, ce n'est pas seulement un patrimoine (le capital économique, c'est-à-dire ce qui rapporte un revenu), mais aussi un capital culturel (un ensemble de connaissances, de références culturelles, d'habitudes comme visiter les musées, de compétences valorisées par le système scolaire comme la lecture ou la capacité d'écriture) et un capital social (schématiquement l'ensemble des relations sociales et donc la capacité, plus ou moins grande selon le capital social détenu, de pouvoir faire intervenir ces « relations » pour bénéficier d'avantages divers). On « hérite » d'un capital social ou d'un capital culturel comme d'un capital économique (sauf qu'il n'y a pas d'impôt !) et ce capital peut s'accumuler au fil des générations. Les individus disposent donc d'une quantité inégale de chacun de ces capitaux. La famille peut donc être présentée comme fondamentalement reproductrice, car en transmettant des capitaux différents, elle contribue au maintien des statuts existant. En particulier, dans les milieux favorisés, l'adage « tel père, tel fils » semble souvent vérifié. Mais on peut considérer que c'est aussi vrai pour les ouvriers. Ainsi, si à diplôme égal, les fils d'ouvriers valorisent moins bien sur le marché du travail que les fils de cadres un diplôme de l'enseignement supérieur, c'est peut-être parce que leur comportement extérieur (façon de se présenter, de parler, etc.) traduit de manière suffisamment explicite pour le recruteur leur origine sociale et que cela suffit à faire la différence.
  • Cependant la famille peut jouer aussi un rôle actif dans la mobilité sociale en favorisant la promotion de ses enfants : ainsi, quand on observe les familles d'origine modeste, on observe que les enfants de certaines familles ont une réussite scolaire nettement supérieure à la réussite moyenne des enfants des familles similaires. Quand on cherche à expliquer ce différentiel de réussite, on trouve toujours une responsabilité particulière de la famille (volonté forte de s'intégrer à la société française pour les familles d'origine étrangère, volonté forte que les enfants ne connaissent pas des conditions aussi difficiles que leurs parents, etc…) qui se traduit en particulier par une grande attention aux résultats scolaires.

On voit donc que si la famille, par le fait qu'elle transmet ce qu'elle est et ce qu'elle a, est d'abord reproductrice, donc contribue à l'immobilité sociale, elle n'est pas que cela. Elle peut aussi rendre possible la mobilité sociale. Il y a donc la place pour des comportements particuliers de la famille, des comportements rationnels que l'on peut qualifier de stratégiques.

2.3.3 - Le rôle de l'école : dans une société où le diplôme devient la clé de l'accès aux emplois, l'école donne les moyens de la mobilité sociale. 0[0]

En première analyse, c'est l'école, et l'école seulement, qui peut rendre possible la mobilité ascendante des enfants originaires de milieux défavorisés. Si faire des études et avoir un diplôme ne garantissent ni un emploi, ni un statut social, ne pas en faire, ne pas avoir de diplôme, garantit à coup presque sûr pour un enfant de milieu populaire l'impossibilité de l'ascension sociale : dans les sociétés modernes, le diplôme est souvent la clé de l'accès à l'emploi et à la promotion dans l'entreprise. Pendant les « Trente Glorieuses », dans un contexte de forts changements dans la structure des emplois, avec une progression de la part des professions intermédiaires et des cadres, c'est l'école qui a permis de trouver parmi les enfants d'ouvriers ou d'employés ceux qui étaient les plus aptes à exercer ces emplois et qui a donc rendu possible leur ascension sociale.
Cependant, maintenant que le nombre d'emplois augmente moins vite, la concurrence pour l'accès aux emplois les plus valorisés socialement s'accroît, surtout que la durée de la scolarisation s'est nettement allongée, entraînant la progression du nombre de diplômés. Le lien entre diplôme et emploi est de moins en moins net. Le diplôme des enfants peut être assez nettement supérieur à celui de leurs parents sans que leur statut social le soit. C'est ce que l'on appelle le paradoxe d'Anderson.

Liste d'activité(s) :
n°264 : Inégalités de réussite au bac selon le sexe et le type de bac, en 2000.

2.4 - Premier débat : l'école, entre choix individuels et reproduction sociale. 0[0]

Dans une société démocratique, l'école apparaît comme le moyen de permettre à tous l'accès à tous les statuts sociaux dans la mesure où les diplômes qu'elles confèrent sont ouverts à tous et ne sont pas décernés selon l'origine sociale. Seuls les résultats aux examens et concours, c'est-à-dire les mérites de chacun, permettent de les obtenir. Or les diplômes jouent un rôle majeur, en particulier en France, dans l'attribution des statuts sociaux. L'école est-elle le lieu de l'égalité des chances, comme on le souhaiterait ? Ou bien reproduit-elle les inégalités en transmettant les compétences et surtout les diplômes à ceux qui sont issus de familles favorisées ? En effet, on a déjà vu plus haut les grandes inégalités de réussite scolaire qui existent en France selon l'origine sociale. Comment les expliquer ? Plusieurs points de vue s'affrontent, ou se complètent.

2.4.1 - L'école reproduit et légitime les inégalités sociales de départ. 2[0]

Cette thèse a été plus particulièrement présentée par Pierre Bourdieu dont nous avons déjà parlé.

  • L'école reproduit les inégalités en valorisant les élèves qui sont issus de familles bien dotées en capitaux de toutes sortes. L'école traite tous les enfants également, mais les enfants sont différents selon leur origine sociale. Et la culture qui est transmise et réclamée à l'école se rapproche beaucoup de la culture transmise par les milieux favorisés à leurs enfants. Résultat : ces enfants vont retrouver dans les exercices proposés les mêmes exigences ou les mêmes contenus que ce que l'on exige au sein de leur famille. Ils vont donc plus facilement, plus « naturellement » peut-on presque dire, réussir à l'école. On peut prendre un exemple pour éclairer le propos : quand un enfant dit chez lui « j'avais tombé pendant la récréation », il fait bien sûr une faute de français, mais tout le monde comprend ce qu'il veut dire (ce qui est quand même l'essentiel) ; si sa mère est professeur de SES, il y a toutes les chances pour qu'elle réponde : « on dit « j'étais tombé »,  tu t'es fait mal ? » ; si elle est sans activité avec un mari ouvrier, il y a plus de chance qu'elle se contente de dire « t'as eu mal ? ». Petit à petit, un des enfants va acquérir un français proche de celui demandé à l'école, il saura la grammaire sans l'avoir apprise, aura du vocabulaire alors que l'autre devra à l'école faire ce travail-là et sera donc « en retard » sur le premier. Finalement, la réussite scolaire va surtout récompenser ces enfants qui ont une sorte d'avance avant même de commencer.
  • L'école légitime ces inégalités en les attribuant aux mérites personnels des élèves. Ni la société ni l'école ne veulent voir que les enfants n'ont pas, à l'origine, les mêmes chances de réussite scolaire. Ce faisant, on entretient l'illusion que les diplômes sont obtenus seulement en raison du mérite personnel des élèves. Ainsi, les inégalités au sortir de l'école deviennent plus acceptables, plus légitimes, parce que l'école a occulté le fait qu'elles sont pour une bonne partie l'héritage du milieu social.

Finalement, pour Bourdieu, les inégalités de réussite scolaire sont pour l'essentiel le résultat de l'inégale dotation en capital culturel et en capital économique des enfants, et de l'incapacité de l'école à les corriger.

 

2.4.2 - Les inégalités de réussite scolaire sont le résultat de stratégies familiales différentes. 0[0]

Cette thèse est défendue plutôt par le courant de l'individualisme méthodologique dont Raymond Boudon est le représentant le plus connu dans le domaine de la sociologie de l'éducation. Sans nier les inégalités de départ, Boudon montre que les familles peuvent avoir des stratégies qui expliquent les différences d'orientation et de réussite scolaire : par exemple, une famille ouvrière peut « se contenter » de souhaiter pour ses enfants des études à bac+2 dans la mesure où le diplôme obtenu, supérieur à celui obtenu par les parents, permettra à l'enfant de monter dans l'échelle sociale, sans que les sacrifices financiers faits pour la poursuite des études (une sorte d'investissement) ne soient trop lourds pour la famille. Il y a donc une sorte de calcul coût/avantage qui permet de conclure que ce niveau de diplôme est satisfaisant et suffisant.

À l'autre bout de la chaîne, les parents des classes aisées vont mener une stratégie de même type, censée faire progresser leurs enfants le plus loin possible dans la hiérarchie sociale. Mais comme le niveau social des parents est déjà élevés, il ne se satisferont pas, comme dans la famille précédente, d'un diplôme de niveau bac+2, mais bac+5 et plus. De même, ils pousseront leurs enfants dans les cursus les plus sélectifs, sachant bien que tous les diplôme de haut niveau ne permettent pas d'accéder aux meilleurs emplois et qu'il faut donc encore bien choisir la filière et le type de formation. Ainsi, il peut y avoir de la part des parents une stratégie résidentielle : dans quel quartier habiter pour que mes enfants aillent dans tel lycée réputé ? Il y a aussi une stratégie dans le choix des langues vivantes et des options, l'objectif étant que l'enfant soit dans une « bonne » classe, etc… Ces stratégies, différentes selon les familles parce que les intérêts ne sont pas les mêmes, débouchent sur des résultats scolaires différents. Pour Boudon, les acteurs (familles, élèves, enseignants) ont la possibilité de mener des stratégies personnelles, qui expliquent en partie les inégalités.

2.5 - Deuxième débat : faut-il nécessairement plus de mobilité sociale ? 0[0]

Jusqu'à maintenant, nous avons implicitement admis que la mobilité sociale était une bonne chose. Dans nos sociétés démocratiques, on est effectivement choqués à l'idée que les positions sociales ne soient pas accessibles à tous, et dépendent notamment du milieu social familial - la Révolution Française s'est d'ailleurs faite en grande partie contre ce genre de « privilèges ». Mais si la mobilité sociale est un élément de la démocratisation de nos sociétés, il ne faut pas croire pour autant qu'elle soit suffisante en soit. Elle peut même avoir des effets négatifs.

2.5.1 - La mobilité sociale n'est pas nécessairement bien vécue par les individus. 0[0]

La mobilité sociale a paradoxalement des aspects négatifs, d'une part parce que la mise en compétition des positions sociales crée de l'incertitude, et d'autre part parce qu'elle individualise l'échec et le rend ainsi plus difficile à supporter.

  • La mobilité sociale fait peur parce qu'une société mobile est une société incertaine. On a tendance à ne considérer que les aspects positifs de la mobilité sociale parce qu'on ne l'envisage que comme promotion sociale. Or, la mobilité sociale, ça peut être aussi la « démotion », la régression dans la hiérarchie sociale. Et cette mobilité descendante est très difficile à accepter pour les individus. Il faut être psychologiquement très fort pour « repartir de zéro », et cela est souvent vécu comme un traumatisme. Une certaine immobilité sociale peut ainsi être vue comme la contrepartie d'une relative protection contre la compétition. Inversement, la mobilité sociale peut faire peur parce que chacun voit qu'il peut y gagner mais aussi y perdre beaucoup.
  • Dans une société mobile, l'échec est un échec individuel et est plus difficile à accepter. Paradoxalement, il est psychologiquement plus facile, pour l'individu, de ne pas pouvoir accéder à une position sociale s'il est victime d'une ségrégation : dans ce cas, l'échec ne peut lui être reprocher puisque la compétition était en quelque sorte « truquée ». Mais échouer dans une société mobile, où l'origine sociale ne pèse pas sur le destin des personnes renvoie chaque individu à ses propres insuffisances : s'il échoue, il ne peut en imputer la faute qu'à lui-même. C'est pourquoi l'échec scolaire est plus mal vécu dans une société où l'accès au diplôme est, au moins en apparence, démocratisé. Quand l'accès à l'école était réservé aux classes supérieures, ceux qui échouaient pouvaient toujours se dire que cet échec était d'abord une injustice faite à leur groupe social.

2.5.2 - Une société plus mobile n'est pas forcément plus égalitaire, et la mobilité peut servir d'alibi à l'inégalité. 0[0]

Mobilité sociale ne veut pas dire égalité des positions sociales. Il y a là un constat d'évidence, mais qu'il faut bien rappeler parce que, dans nos sociétés démocratiques, on a tendance à confondre les deux - ce sont en fait deux formes d'égalité, égalité des chances et égalité des positions, comme on le verra dans la troisième section. Au-delà, il y a un débat fondamental de philosophie politique : la mobilité sociale permet-elle de justifier les inégalités ?

  • Une société plus mobile n'est pas forcément plus égalitaire : Comme on l'a vu plus haut, la mobilité sociale désigne les déplacements d'individus entre des positions sociales hiérarchisées, donc inégales. Un accroissement de la mobilité sociale ne signifie pas que ces inégalités se réduisent. Inversement, une société peut être très égalitaire mais n'avoir aucune mobilité sociale : les individus restent fixés dans des positions sociales très voisines.
  • La mobilité sociale peut-elle justifier l'inégalité ? C'est une question très controversée. Les penseurs les plus libéraux soutiennent généralement que, dès lors que les positions sociales sont également accessibles pour tous, peu importe qu'elles soient inégales. Les meilleures places seront occupées par les plus méritants, et l'inégalité ne fait que récompenser les efforts. Inversement, d'autres soutiennent qu'il importe peu que les positions sociales soient ouvertes si elles restent inégales. On peut même dénoncer dans la mobilité sociale un moyen de faire oublier l'inégalité : les individus se démèneront pour atteindre les meilleures places plutôt que de lutter collectivement contre les inégalités.

On le voit, l'analyse de la mobilité sociale peut déboucher sur le lien entre inégalité et justice sociale, qui fera l'objet de la section suivante.  

Conclusion :
Sous la question de la mobilité sociale, il y a donc des enjeux : comment les individus vont-ils accéder aux positions socialement valorisées ? Est-ce sur la base des mérites personnels ? Est-ce en fonction de l'origine sociale ? Vous avez là les deux pôles possibles. Mais la réalité conjugue les deux. L'origine sociale pèse encore largement mais des choix, des stratégies individuels sont toujours possibles. Ainsi les inégalités qui différencient et hiérarchisent les groupes sociaux entre eux sont pour une part « héritables ». La question qui se pose est alors une question de légitimité : est-il juste qu'il en soit ainsi ? C'est à chaque société de le dire en fonction des valeurs qui la sous-tendent. Voyons comment les sociétés démocratiques abordent cette question.