1 - Commerce international, croissance et développement. 9[0]

Pourquoi les pays échangent-ils entre eux ? Pourquoi ne se contentent-ils pas des échanges à l'intérieur des frontières ? C'est la première chose que nous chercherons à comprendre. Nous verrons ensuite les liens entre le développement des échanges internationaux et la croissance : ces liens sont différents selon le cadre de ces échanges (qui résulte de décisions politiques) , libre-échange ou protectionnisme. Enfin,  nous nous demanderons comment le développement des échanges internationaux a des effets sur le développement (et non plus seulement la croissance), la situation n'étant pas la même que l'on soit un pays riche ou un pays en développement.

Nous allons voir que si le libre-échange qui s'est peu à peu généralisé depuis la fin de la seconde guerre mondiale s'est accompagné d'un développement rapide des échanges internationaux et d'une croissance économique rapide, il n'en reste pas moins des pratiques protectionnistes qui sont très liées aux risques économiques et sociaux engendrés par un libre-échange non régulé. Les politiques commerciales, que nous présenterons finalement, menées par les Etats vis-à-vis de l'insertion de leur économie dans les échanges internationaux sont donc pragmatiques, tenant compte à la fois des effets positifs sur la croissance économique de l'ouverture internationale et des limites et des risques de cette insertion.

1.1 - Pourquoi des échanges internationaux ? 0[0]

Avant de répondre à cette question, nous devons présenter les outils qui vont nous permettre de parler des échanges internationaux avec précision. Nous verrons ensuite les raisons pour lesquelles les échanges internationaux se développent de plus en plus.

1.1.1 - Le vocabulaire lié aux échanges internationaux. 0[0]

Nous verrons successivement le vocabulaire lié à la balance des paiements, celui lié à l'ouverture internationale, enfin ce que sont les termes de l'échange.

1.1.1.1 - La balance des paiements. 4[0]

La balance des paiements est un compte retraçant l'ensemble des échanges économiques réalisés pendant un an entre les résidents et les non-résidents d'un pays. Les résidents sont les agents économiques qui « résident » dans le pays, c'est-à-dire qui y exercent leur activité économique depuis plus d'un an. Une entreprise américaine implantée depuis plus d'un an en France est donc une unité résidente française. Ce n'est donc pas la nationalité qui compte. Les échanges économiques sont regroupés en comptes selon leur nature. Il y a trois comptes : le compte des transactions courantes, le compte de capital, le compte financier.

  • Le compte des transactions courantes enregistre les échanges de biens (ce sont ceux que l'on appelle couramment exportations et importations, regroupés dans la « balance commerciale »), les échanges de services (assurance, transports internationaux, services financiers, ingénierie, tourisme, etc.), les échanges de revenus (salaires versés à ou reçus de l'étranger, revenus tirés des investissements à l'étranger ou versés aux étrangers ayant investi dans le pays) et les transferts courants (envois de fonds à l'étranger par les travailleurs immigrés, envois de fonds par les Administrations publiques aux organisations internationales, etc.). Le « solde des transactions courantes » est la différence entre les deux côtés de la balance : quand il est positif, cela signifie que les entrées d'argent ont été supérieures aux sorties d'argent, quand il est négatif, cela signifie que les sorties ont été supérieures aux rentrées. Certains auteurs utilisent encore l'expression « paiements courants » dans le sens de « transactions courantes ».
  • Le compte de capital enregistre les acquisitions d'actifs non financiers comme l'achat ou la vente de brevets.
  • Le compte financier enregistre les flux de capitaux correspondant aux investissements directs à l'étranger (I.D.E. visant à contrôler plus de 10% du capital d'une entreprise), aux investissements de portefeuille (achats d'actions ou d'obligations à titre de placements) et à d'autres mouvements de capitaux (crédits commerciaux, flux monétaires et de devises).

La balance des paiements est toujours « équilibrée » au sens comptable du terme. Pour qu'elle le soit, on inscrit du côté le moins élevé un montant qui est le solde de la balance des paiements : quand il est inscrit du côté des entrées (ce qui signifie que les entrées sont plus faibles que les sorties), on dit que la balance est déficitaire (ou que le solde est négatif), quand il est inscrit du côté des sorties (ce qui signifie que les sorties sont plus faibles que les entrées), la balance est excédentaire (ou le solde est positif).

Il faut faire attention, quand on a un tableau statistique sur les échanges internationaux, à l'indicateur utilisé. Est-ce la balance commerciale (uniquement les échanges de biens, donc), la balance des transactions courantes (ce qui exclut les investissements à l'étranger par exemple) ou la balance des paiements ? Ce n'est pas la même chose, et on ne fera donc pas le même commentaire. Vous trouverez aussi souvent l'expression « commerce extérieur ». Observez alors attentivement le contenu du document statistique ou du texte. En effet, au sens strict, le commerce extérieur correspond uniquement aux échanges de marchandises (c'est-à-dire de biens matériels) mais, au sens large, il est souvent utilisé pour désigner les échanges de biens et de services.

1.1.1.2 - L'ouverture internationale. 1[0]

L'ouverture internationale d'un pays est son degré de participation aux échanges internationaux, comparativement à son poids économique. Elle se mesure grâce à un certain nombre d'outils qu'il faut connaître :

  • le taux d'ouverture (ou degré d'ouverture) est défini par le rapport :

Taux d'ouverture = [(X +M)/2 / PIB] x 100
(avec X = exportations et M = importations)

Il est très variable selon les pays (faible aux Etats-Unis, très élevé en Belgique, par exemple). Attention, ce n'est pas parce que le volume de marchandises exportées ou importées (en milliards de dollars, par exemple) est élevé que le degré d'ouverture l'est. Tout dépend du montant du PIB !

  • Le calcul de la part de marché est en général ciblé sur un marché précis (par exemple, le marché de l'automobile). On peut calculer, par exemple, la part de marché des entreprises automobiles françaises sur le marché mondial (= montant des exportations françaises d'automobiles / demande mondiale mesurée par la somme des importations mondiales d'automobiles en %), ou dans un pays précis.
    De manière générale, la part de marché sur le marché extérieur est définie par le rapport :

Part de marché =(X / demande mondiale) x 100
(avec demande mondiale = somme des importations mondiales)

  • Le taux de pénétration étrangère : on peut aussi calculer, par exemple, la part de marché des entreprises automobiles étrangères en France (= montant des importations d'automobiles étrangères en France/ achat d'automobiles neuves en France, en %). Ainsi si le taux de pénétration du marché automobile dans un pays est de 45%, on saura que sur 100 voitures neuves achetées une année donnée, 45 étaient importées de l'étranger). De manière générale, le taux de pénétration est défini par le rapport :

Taux de pénétration =( M / marché intérieur ) x 100

La part de marché sur le marché intérieur (on dit aussi " marché domestique ") est le complément du taux de pénétration étrangère (si on poursuit notre exemple du marché automobile, la part du marché domestique sera de 55%).

Liste d'activité(s) :
n°398 : Ouverture internationale de différentes économies.

1.1.1.3 - Les termes de l'échange. 0[0]

Les termes de l'échange permettent de mesurer l'évolution comparée des prix des produits importés et exportés.

Termes de l'échange = indice du prix des exportations / indice du prix des importations

On utilise des indices pour pouvoir inclure l'ensemble des prix des produits importés et exportés. En eux-mêmes, les termes de l'échange n'ont pas beaucoup d'intérêt. Le plus important est leur évolution au cours du temps : si l'on observe une « dégradation des termes de l'échange », cela signifie que le rapport a diminué, c'est-à-dire que le prix des produits exportés a moins augmenté que le prix des produits importés. Dit autrement, cela signifie qu'il va falloir exporter de plus grandes quantités de produits pour importer la même quantité qu'auparavant. Ce n'est donc pas une situation facile ou agréable.
Cet outil est souvent utilisé dans l'analyse des stratégies d'insertion dans les échanges internationaux fondées sur l'exportation de produits primaires (cf § 1.4.1).

Liste d'activité(s) :
n°394 : Les termes de l'échange

1.1.2 - Les avantages comparatifs et la Division internationale du travail (D.I.T.). 0[0]

Pourquoi les agents économiques d'un pays souhaitent-ils réaliser des échanges avec des agents d'autres pays ? Pourquoi ne se contentent-ils pas de l'espace national ? Evidemment parce qu'ils y trouvent un intérêt. C'est cela que nous allons présenter maintenant. Nous verrons ensuite une des conséquences de ces échanges, ce que l'on appelle la Division Internationale du Travail.

1.1.2.1 - Les avantages comparatifs. 1[0]

Les premiers économistes à avoir prôné le développement des échanges internationaux de manière systématique sont les économistes classiques, les britanniques Adam Smith et David Ricardo à la fin du 18ème siècle et au début du 19ème siècle. Nous présenterons ici très rapidement l'analyse de Ricardo, qui vise à montrer que tous les pays gagnent à l'échange international et que, donc, le libre-échange, qui facilite les échanges commerciaux, doit être établi partout, selon lui.

  • La loi des avantages comparatifs de Ricardo
    A partir d'un exemple chiffré, un petit modèle réduit de la réalité, Ricardo montre que tous les pays vont gagner à l'établissement du libre-échange.
    Prenons le Portugal et l'Angleterre, chaque pays fabriquant du drap (du tissu de laine) et du vin. Au Portugal, on fabrique une unité de drap avec 90 hommes et une unité de vin avec 80 hommes. En Angleterre, on fabrique une unité de drap avec 100 hommes et une unité de vin avec 120 hommes. Pour produire une unité de drap et une unité de vin, le Portugal a besoin de 170 hommes et la Grande-Bretagne de 220. Remarquons deux choses : d'une part, Ricardo considère que le prix d'une marchandise dépend de la quantité de travail qu'elle contient (c'est la " valeur-travail ") ; d'autre part, dans l'exemple proposé par Ricardo, le Portugal a l'avantage absolu (c'est-à-dire produit avec moins de travail) dans les deux productions.
    Dans ce cas, on pourrait penser que le Portugal n'a pas intérêt à échanger avec l'Angleterre. Il n'en est rien : en se spécialisant, c'est à dire en ne fabriquant plus qu'un seul des deux produits et en important l'autre grâce à la vente de celui qui est produit, chaque pays disposera après l'échange d'une quantité supérieure de produits.
    L'Angleterre consacrera ses 220 hommes à produire du drap car c'est dans cette production qu'elle a le plus petit désavantage relatif et elle en produira 2,2 unités. Le Portugal consacrera ses 170 hommes à fabriquer du vin car c'est dans cette production qu'il a le plus grand avantage comparatif et en produira 2,1 unités. On parle d'avantage (ou de désavantage) "comparatif " (ou parfois « relatifs ») car on compare les deux écarts de productivité : l'Angleterre a le désavantage dans les deux productions, mais si l'on compare les deux désavantages, c'est dans le drap qu'il est le plus faible.
    En échangeant leur production, grâce à la mise en place du libre-échange, sur la base par exemple d'un prix international de une unité de drap contre une unité de vin, le Portugal pourra obtenir 1 unité de drap et 1,1 unité de vin. L'Angleterre pourra obtenir 1,2 unité de drap et 1 unité de vin. On voit bien que, globalement, on y gagne puisqu'avec la même quantité de travail, on produit plus de vin et plus de drap. On voit bien aussi que les deux pays gagnent à l'échange, même le Portugal qui avait l'avantage dans les deux productions : le Portugal augmentera la quantité de vin dont il dispose de 10% (en passant de 1 unité à 1.1) sans diminuer sa quantité de drap (1 unité).
    Conclusion de Ricardo : il faut établir le libre-échange et spécialiser la production des pays, ce qui enrichira tout le monde.
    C'est le principe des avantages comparatifs que vous devez comprendre et retenir. Les données chiffrées de l'exemple de Ricardo permettent une démonstration de ces avantages comparatifs et ne doivent pas constituer pour vous un obstacle à la compréhension du principe des avantages comparatifs.
    Si vous voulez vous exercer sur cet exemple, vous pouvez le faire avec l'activité qui est en bas de page.
  • Les limites de la loi des avantages comparatifs.
    L'analyse de Ricardo a suscité des critiques qu'il convient de présenter rapidement :
    • Ricardo suppose, pour construire son modèle, que les facteurs de production, capital et travail, sont immobiles. Si le capital et le travail étaient mobiles, comme ils le sont dans un pays, ils iraient se placer là où ils sont le mieux rémunérés et la démonstration chiffrée telle que l'a faite Ricardo n'est plus possible.
    • Ricardo n'envisage guère la dynamique de l'échange et de la spécialisation : en principe, un pays qui se spécialise gagne en productivité On peut donc penser que le gain serait encore plus grand. Cependant, le problème est que la productivité n'augmente pas de la même manière dans toutes les productions. Donc la spécialisation peut déboucher sur des gains importants pour un pays, faibles pour l'autre.
    • Le problème essentiel est cependant la question du partage des gains réalisés grâce à la spécialisation des deux pays. Pourquoi le prix international se fixerait-il à une unité de drap contre une unité de vin alors que dans les deux pays, les prix intérieurs sont différents ? Et pourquoi ne se fixerait-il pas à un autre niveau ? Si le prix international, prix négocié, se fixe autrement, rien ne garantit que les deux pays y gagnent. Globalement, au niveau international, on produit effectivement plus, il y a bien un gain. Mais la fixation du prix reste indéterminée et c'est d'elle que dépend le gain respectif de chaque pays. L'un des pays va sans doute gagner plus que l'autre à l'échange international. A la limite, par exemple en cas de rapports de force, on peut envisager qu'un pays ne gagne rien, voire y perde.
  • L'analyse des avantages comparatifs aujourd'hui.
    Les hypothèses sur lesquelles repose l'analyse de Ricardo (concurrence pure et parfaite, loi des rendements décroissants) peuvent rendre ses conclusions contestables. Les analyses contemporaines ont donc cherché à comprendre pourquoi, malgré tout, les échanges internationaux se développaient.
    • On peut continuer à soutenir l'idée que c'est bien la différence qui fonde l'échange : c'est parce que nous ne produisons pas exactement la même chose que nous avons intérêt à échanger. Cependant, on observe que la plupart des échanges internationaux sont aujourd'hui des échanges de produits similaires intra-branches (une branche regroupe l'ensemble des entreprises ou des établissements d'entreprise fabriquant le même produit). Où est l'avantage dans ce cas ? En fait, les entreprises cherchent sans cesse à différencier leurs produits : ainsi, on peut échanger entre la France et l'Allemagne des voitures, dans les deux sens. Mais ce ne sont  pas exactement les mêmes voitures, soit comme niveau dans la gamme, soit comme modèle dans la même gamme, par le jeu des options, par exemple. L'image de marque joue également son rôle.
    • On peut penser aussi que parce que nous ne disposons pas exactement des mêmes ressources, des mêmes facteurs de production, nous avons intérêt à ne pas nous spécialiser dans les mêmes productions et à échanger nos productions respectives. Ainsi, par exemple, les pays qui disposent d'une main d'œuvre nombreuse ont-ils intérêt à se spécialiser dans des productions nécessitant beaucoup de main d'œuvre.
    • Enfin, on peut retourner l'argument : ce n'est pas parce qu'il y a des avantages que les échanges internationaux se développent mais plutôt parce qu'il y a le développement des échanges internationaux qu'il y a des avantages. Les avantages sont alors considérés plus comme le résultat du développement des échanges internationaux que comme leur cause. Pour quelle raison ? La libéralisation des échanges internationaux, le fait que grâce au développement du libre-échange ceux-ci ne soient plus limités, fait que la taille du marché s'agrandit : les entreprises ont donc un marché mondial qui s'offre à elles, elles peuvent donc augmenter leur production et, ce faisant, elles vont diminuer leur coût de production, grâce aux économies d'échelle, nous y reviendrons plus loin. Elles vont donc retirer un avantage substantiel au développement du marché mondial, une baisse du coût unitaire et donc une hausse de leurs marges.

Conclusion : ce sont les avantages procurés par la spécialisation des économies qui sont le fondement de l'intérêt des échanges internationaux. Cette spécialisation, qui s'amorce très clairement dès le 19ème siècle, a débouché sur ce que l'on appelle la Division internationale du travail, que nous allons présenter maintenant.

Liste d'activité(s) :
n°359 : Coûts comparatifs et spécialisation internationale.
n°355 : Coûts comparatifs : l'exemple de Ricardo.
n°404 : Spécialisation et croissance économique.

1.1.2.2 - La Division internationale du travail (D.I.T.). 0[0]

Elle rend compte de la spécialisation des économies nationales. Traditionnellement, la Division internationale du travail attribue aux pays « du Sud », c'est-à-dire les pays pauvres, la production des produits primaires, aux pays développés la production des produits manufacturés et des services. Mais aujourd'hui une partie des pays en développement fabriquent des produits manufacturés et on parle parfois de « Nouvelle division internationale du travail » : les pays développés produisent essentiellement des services et la fabrication des biens est répartie entre les pays riches et les pays en développement, les premiers gardant les produits les plus complexes, à forte valeur ajoutée, les seconds fabriquant les produits plus simples, plus polluants, à faible valeur ajoutée, demandant souvent plus de place.

1.1.3 - Les avantages comparatifs se construisent et, donc, se transforment. 0[0]

  • Les avantages comparatifs ne tombent en général pas du ciel, ils ne sont pas là par hasard : bien sûr, si le pays est très riche en pétrole ou en bauxite, ces produits constitueront une part importante de ses exportations. Mais, au total, l'essentiel des avantages dans le commerce international sont le résultat d'une volonté affirmée dans la durée, d'une construction qui ne doit pas grand-chose au hasard.
    On peut donner quelques exemples de cette construction :
    • La France est un des pays qui, au monde, accueille le plus de touristes étrangers. Les dépenses que ces touristes étrangers font en France correspondent à des exportations de services. Ces exportations s'expliquent bien sûr par la beauté de notre pays et de ses monuments. Mais on sait bien qu'il y a d'autres très beaux pays qui, pourtant, n'arrivent pas à exploiter aussi bien que nous leur patrimoine. Nous avons, au fil de notre histoire, construit notre image de marque mais aussi nos infrastructures hôtelières, nos dépliants touristiques, notre gastronomie, etc., de manière à ce que nous trouvions à l'étranger de nombreux clients. Cet avantage qui aujourd'hui semble « acquis », a été construit.
    • La Silicon Valley est le résultat à la fois du hasard, à l'origine, puis d'une construction voulue : au début, c'est le hasard qui a fait que quelques chercheurs ont créé de petites entreprises spécialisées dans les logiciels à côté de leur université, donc à côté les unes des autres. Mais l'expérience a vite montré la fécondité intellectuelle et économique de cette proximité. Résultat : d'autres petites entreprises ont été créées dans cette même zone pour bénéficier des mêmes avantages. Ce faisant, elles augmentaient le bénéfice que toutes les entreprises en retiraient. Hasard au début, mais choix et stratégie ensuite.
  • Ces avantages peuvent se transformer : puisqu'ils se construisent, ils peuvent donc aussi être transformés.
    • L'Etat peut jouer dans ce domaine un rôle essentiel. Ainsi, par une stratégie réfléchie, des actions volontaires, il peut contribuer à la construction de certains avantages. On peut par exemple penser que la politique qui a été menée en France dans les années 1970 pour résorber le retard français (énorme à l'époque) en matière de téléphone a permis aux entreprises privées de financer un effort de recherche et d'équipement très important, ce qui leur a donné une avance, et donc un avantage, importants sur leurs concurrents étrangers. Aujourd'hui, la maîtrise technologique française en matière de centraux téléphoniques automatiques n'est contestée par personne au niveau international.
    • Cependant, la modification des avantages est rarement brutale, elle prend en général du temps. Dans le cas d'un avantage fondé sur une supériorité technologique, par exemple, l'arrivée d'un concurrent sera difficile car la maîtrise technologique et les moyens financiers sont du côté de celui qui est déjà installé. C'est pourquoi d'ailleurs l'intervention de l'Etat est souvent nécessaire.
      On voit donc que pour construire les avantages qui vont fonder l'intérêt des échanges internationaux, les agents économiques, en particulier l'Etat et les entreprises, vont devoir choisir des stratégies et  des politiques. Nous y reviendrons plus loin.

Conclusion
Les pays échangent entre eux parce qu'il y des avantages spécifiques à le faire. D'une certaine manière, même si la démonstration de Ricardo peut être critiquée, on peut en garder la conclusion : nous échangeons parce que nous y gagnons. Reste à comprendre par quels mécanismes l'échange international est favorable à la croissance économique. C'est que nous allons voir maintenant.

1.2 - Développement du libre-échange et développement des échanges internationaux. 0[0]

Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, le libre-échange s'est développé très rapidement et les échanges internationaux aussi. Les deux sont évidemment liés : quand il n'y a plus d'entraves aux échanges, en particulier sur le plan des taxes douanières, cela facilite les échanges et leur permet de se développer.
Depuis cette date, les pays se sont mis d'accord pour instituer un libre-échange de plus en plus généralisé. C'est ce que  l'on appelle la libéralisation des échanges et que nous allons présenter d'abord. Nous verrons ensuite quelles sont les caractéristiques du développement des échanges qui en est résulté.

1.2.1 - La libéralisation des échanges : du G.A.T.T. à l'O.M.C. 0[0]

Le GATT est un simple accord (Accord général sur les tarifs douaniers) mis en application en octobre 1947, en principe provisoirement (en attendant la création d'une organisation internationale du commerce) mais le provisoire dura jusqu'en janvier 1995, date de création de l'OMC (Organisation mondiale du commerce). Les nations réunies au sein du GATT se mirent d'accord pour abaisser progressivement les tarifs douaniers portant sur les échanges de biens et services et respecter ce que l'on pourrait appeler un " code de bonne conduite ". L'abaissement des tarifs douaniers se négociait périodiquement au cours de " rounds " successifs (conférences internationales), dont le plus célèbre est peut-être l'Uruguay Round, du nom du pays accueillant la négociation.

1.2.1.1 - L'abaissement des tarifs douaniers. 2[0]

L'abaissement des tarifs douaniers grâce aux négociations du GATT fut très rapide, comme vous pouvez le constater dans le tableau ci-dessous :

Titre : Les rounds et le désarmement douanier de 1947 à 1994.

Source : Y. Crozet et alii, Les grandes questions de l'économie internationale, Nathan, 1997.

Nom du round Date des négociations Nombre de pays participants Tarifs moyens avant le round (%) Réduction moyenne des tarifs (en %)
Genève 1947 23 40.0 35.0
Annecy 1949 13 26.0 2.0
Torquay 1950-1951 38 23.9 25.0
Genève 1955-1956 26 17.9 3.5
Dillon 1961-1962 26 16.5 7.0
Kennedy 1964 62 15.2 35.0
Tokyo 1973-1979 102 9.9 34.0
Uruguay 1986-1993 117 6.5 39.0
prochain round ? ? 4.0 ?



On voit donc que le tarif moyen a été divisé par 10 en une cinquantaine d'années. Aujourd'hui, près de 40% des marchandises circulant dans le monde le font en franchise totale (c'est à dire sans aucun droit de douane à payer). Dans ce domaine, l'action du GATT a donc été particulièrement efficace, favorisée par le nombre grandissant de pays signataires de l'accord , à partir de 1960 (cf le tableau ci-dessus).

1.2.1.2 - Le code de bonne conduite. 0[0]

Les pays signant l'accord du GATT s'engagent à respecter quelques principes, c'est ce que l'on appelle le code de bonne conduite. Quels sont ces principes ?

  • Le principe de non-discrimination avec la " clause de la nation la plus favorisée " : le pays signataire s'engage à appliquer à l'ensemble des pays adhérant au GATT le tarif douanier le plus bas qu'il pratique déjà. Cela signifie par exemple que si un pays se met d'accord avec son voisin pour abaisser les droits de douane sur les échanges de produits agricoles, de facto (c'est-à-dire automatiquement) cet abaissement bénéficie aussi à tous les pays signataires de l'Accord. Des exceptions sont prévues dans le cas d'unions régionales : des pays peuvent s'unir dans une union économique régionale (comme l'Union européenne, par exemple) et pratiquer entre eux des tarifs plus bas que ceux convenus avec les autres pays du GATT.
  • L'interdiction des barrières non tarifaires : les pays pourraient vouloir empêcher l'entrée chez eux de marchandises étrangères par des moyens autres que tarifaires. On peut citer comme exemple de ces autres moyens le contingentement (ou quotas) : dans ce cas, le pays limite l'importation d'un produit (les magnétoscopes, par exemple, c'est arrivé en France en 1982) à une certaine quantité fixée d'avance  pour l'année. On peut aussi penser à l'imposition de normes à respecter pour les produits importés (normes techniques, normes sanitaires, …), normes que les produits nationaux ne sont pas obligés de respecter. Ces " barrières non tarifaires " sont donc interdites, ce qui signifie que le GATT préfère, tant qu'à faire, les barrières tarifaires qui, elles, sont visibles et les mêmes pour tous, aux barrières non tarifaires, beaucoup moins évidentes et beaucoup plus difficiles à contrôler.
  • L'interdiction du dumping (c'est à dire de la vente à un prix inférieur au coût de production) et des subventions à la production : ces deux règles visent à tenter d'établir une certaine égalité entre les entreprises sur le marché mondial et à imposer ce que certains appellent une " saine concurrence ".

1.2.1.3 - Le fonctionnement du G.A.T.T. et le passage à l'O.M.C. 0[0]

Pourquoi a-t-on finalement créé l'O.M.C. pour remplacer le G.A.T.T. ? C'est l'étude du fonctionnement du G.A.T.T. qui peut le faire comprendre.

  • Sur le plan de la libéralisation des échanges, on peut estimer que le GATT a eu beaucoup d'efficacité puisque presque tous les pays du monde y adhéraient à la fin (cf tableau ci-dessus) et que les tarifs douaniers avaient énormément baissé. Cependant le fonctionnement du GATT, tout en souplesse, ne lui permettait pas de régler certains problèmes. D'abord, le GATT n'étant pas une organisation, il n'avait aucun pouvoir de coercition sur les pays signataires et, finalement, chacun faisait un peu ce qu'il voulait, surtout si c'était un pays économiquement puissant. Ensuite, les conflits naissant entre les Etats trouvaient difficilement à se résoudre dans la mesure où il n'y avait pas d'autorité établie. Et pourtant, la multiplication des échanges internationaux, renforcée encore par la libéralisation des échanges de capitaux sur les marchés financiers et les nouvelles technologies de l'information, rendaient de plus en plus nécessaire une telle autorité. C'est pourquoi lors de l'Uruguay  Round, on a prévu de transformer le GATT en OMC, les deux coexistant durant l'année 1995.
  • L'OMC (Organisation mondiale du commerce) a eu souvent, depuis sa création, à régler des conflits commerciaux entre Etats. A la différence du GATT, ses décisions s'imposent aux Etats membres et l'OMC  prononce parfois des sanctions financières lourdes contre des Etats ne respectant pas, par exemple, les règles concernant les subventions. C'est certainement un succès pour l'OMC. Mais la difficulté est toujours aussi grande pour approfondir le libre-échange sur les produits encore peu concernés (produits agricoles, services, par exemple) et les négociations butent sur la volonté d'un nombre grandissant d'Etats d'encourager les Unions régionales plutôt que de développer le multilatéralisme. Cela repose le problème de la place des pays les plus pauvres dans ce type d'organisation : on ne peut pas dire que, pour le moment, ils puissent réellement faire entendre leur voix.

Au total, le libre-échange est devenu au cours des 50 ans écoulés la règle presque générale des échanges, sur la planète entière, et l'on voit que ce sont les Etats qui ont concouru à son établissement. Mais cela ne signifie pas que le protectionnisme, ou les tentations protectionnistes, aient disparu, au contraire, on le verra plus loin.

1.2.2 - Le développement des échanges internationaux depuis une quarantaine d'années. 0[0]

Le développement des échanges de biens et de services a été rapide mais il n'a pas été aussi rapide pour tous les produits et tous les pays. On observe aussi une explosion des mouvements de capitaux.

1.2.2.1 - Les transformations dans ce qui est échangé. 0[0]

  • Le développement des échanges internationaux de biens a été très rapide, spécialement dans la deuxième moitié du 20ème siècle, nettement plus rapide que la croissance de la production mondiale. Entre 1950 et 1997, les échanges mondiaux de biens ont été multipliés par plus de 16 alors que la production mondiale en volume a été multipliée par à peine 6. Cela signifie qu'une part croissante de la production est échangée au niveau international ou, dit autrement, qu'une part croissante des actifs d'un pays travaille pour l'exportation. Cela a comme conséquence de développer l'interdépendance entre les économies nationales, ce que nous étudierons plus loin. Ce développement s'est accompagnée d'une transformation de la structure par produits. On n'échange plus aujourd'hui la même chose qu'il y a 20 ou 50 ans. La croissance des échanges de produits primaires est bien plus faible que celle des produits manufacturés. Résultat : entre 1963 et 1997, la part des produits manufacturés passe de 52 à 73% des échanges mondiaux de biens, ce qui est dû aussi au fait que les prix des matières premières n'a pas augmenté aussi vite que le prix des produits manufacturés, sauf exception.
  • Les échanges internationaux de services se sont développés plus tardivement que les échanges de biens (que l'on appelle aussi marchandises dans les statistiques internationales). Mais aujourd'hui, ils se développent très rapidement. Résultat : la part des services dans les échanges internationaux s'accroît rapidement, elle est de l'ordre de 20% en 2002 alors qu'elle n'était que de 15% en 1980. Les échanges progressent très vite pour certains types de services (services bancaires, services rendus aux entreprises, etc.). Cependant une part importante des services reste relativement difficilement exportable (services non marchands comme l'enseignement, services aux personnes comme la santé, par exemple) car ils sont non stockables et leur consommation est souvent liée à des habitudes culturelles. Ils constituent ce que l'on appelle le " secteur abrité ", c'est à dire abrité de la concurrence internationale. Ce secteur abrité peut être considéré comme un gisement d'emplois pour lesquels le coût salarial a peu d'importance puisqu'il n'y a pas de concurrence.
  • L'explosion des mouvements de capitaux : de l'ordre de 65 milliards de dollars par an à la fin des années 1970, ils étaient de l'ordre de 1600 milliards de dollars à la fin des années 1990, soit une multiplication par 25 environ en une vingtaine d'années. Cette explosion a été rendue possible par la déréglementation complète des marchés des capitaux qui a permis ce que l'on appelle la « globalisation financière », vecteur très important de la mondialisation et dont nous reparlerons dans la deuxième partie de ce chapitre.

1.2.2.2 - Les transformations dans les courants d'échange. 0[0]

  • Les courants d'échange entre zones géographiques se sont donc considérablement transformés puisque tous les pays ne fabriquent pas le même genre de produits (division internationale du travail). Certains pays ont gagné du poids dans les échanges mondiaux, ceux qui exportent des produits manufacturés, c'est à dire en général les pays développés, alors que d'autres en perdaient, ceux qui exportent des produits primaires, c'est à dire en général les pays en développement. Cette spécialisation correspond à la Division Internationale du Travail (DIT) traditionnelle. Ainsi entre 1953 et 2000, la part dans le commerce mondial de l'Afrique et de l'Amérique latine réunies est passée de 17% à 8.1%, soit une baisse de plus de 50% (de la part, pas du montant échangé, évidemment ! Les chiffres sont ceux donnés par l'OMC).
  • On observe une tripolarisation des échanges : on  a trois pôles essentiels d'échange, l'Amérique, l'Europe et l'Asie, dont les caractéristiques sont les suivantes :
    • Le commerce intra-zone est important, avec souvent une organisation interne " régionale " de libre-échange. Les pays européens sont réunis dans l'Union européenne, l'ALENA regroupe les pays d'Amérique du Nord et le Mexique, le MERCOSUR certains pays d'Amérique latine (Argentine, Brésil, Paraguay, Uruguay), l'ASEAN regroupe certains pays d'Asie (mais pas les grands : ni la Chine, ni le Japon, ni l'Inde) Il y a une hiérarchie à l'intérieur de la zone, un (ou deux pays dominant les autres (le Japon pour l'Asie, les Etats-Unis pour l'Amérique, par exemple).
    • Ces zones ont des espèces de satellites, qui sont à l'extérieur, mais à proximité quand même, et ont des relations privilégiées avec les pays de la zone : il s'agit par exemple de l'Europe de l'Est pour l'Europe, de l'Amérique du Sud pour l'Amérique du Nord.
    • Mais cette polarisation marginalise certaines zones, en particulier l'Afrique et une partie des pays d'Asie. La part de ces pays dans le commerce mondial chute parce que les volumes échangés n'augmentent pas assez vite (cela vient aussi du prix des produits qu'ils échangent) mais aussi parce qu'ils exportent des produits dont l'élasticité-revenu est faible : quand les revenus augmentent, la demande de ces produits n'augmente pas ou faiblement car, pour des raisons diverses, ces produits intéressent de moins en moins de clients. Il s'agit souvent de produits primaires, par exemple des matières premières de plus en plus souvent remplacées par des produits synthétiques.

Ces transformations constituent le processus même de la mondialisation : les économies nationales produisent de plus en plus pour l'échange international, elles importent de plus en plus, en proportion, pour satisfaire leurs propres besoins. Cette montée de l'interdépendance des économies accompagne donc la mondialisation, elle en est un des aspects, et nous allons la présenter un peu maintenant.

Liste d'activité(s) :
n°362 : Exportations intra-régionales dans les unions économiques.

1.2.3 - La montée de l'interdépendance des économies. 0[0]

Après avoir dit en quoi elle consistait, nous en développerons un aspect, lié aux questions financières.

1.2.3.1 - En quoi consiste cette interdépendance ? 0[0]

  • Premier aspect : au niveau des économies nationales,  quand une part significative de la production nationale est exportée, quand un travailleur sur trois ou quatre travaille pour l'exportation, on comprend bien que la situation économique du pays dépend, pour une large part souvent, de la conjoncture ou des décisions prises dans les pays clients ou fournisseurs. Imaginons, par exemple,  que la consommation américaine fléchisse nettement dans les mois à venir. On peut penser que les travailleurs allemands travaillant dans les entreprises vendant des produits aux américains risquent de connaître des réductions d'horaires, voire des licenciements.
  • Deuxième aspect : parce que les échanges de marchandises et de capitaux se réalisent pratiquement sans entrave aujourd'hui, les firmes ne réfléchissent plus, ou en tout cas de moins en moins, leur stratégie à l'échelon national. C'est le marché mondial qui compte. La logique de décision des entreprises s'est transformée, ce qui transforme les conditions de la production à l'intérieur même des économies nationales, qui ne peuvent plus être " indépendantes " du reste du monde économique.

1.2.3.2 - La globalisation financière. 1[0]

  • Ce terme désigne le processus de libéralisation quasi complète des échanges de capitaux depuis le début des années 80, débouchant sur la réalisation d'un marché mondial des capitaux très peu contrôlé. Ce processus s'est réalisé au travers de la déréglementation des mouvements de capitaux (il n'y a plus de contrôle), du décloisonnement des marchés (les différents marchés des capitaux ne sont plus séparés les uns des autres et tous les acteurs peuvent intervenir sur tous les marchés) et de la désintermédiation (aujourd'hui, de plus en plus, les entreprises ont un accès direct aux marchés des capitaux sans passer par les intermédiaires traditionnels que sont les banques). Aujourd'hui, 90% des échanges mondiaux totaux (biens, services et capitaux) sont des échanges de capitaux, les biens et services n'en représentant que 10%. C'est dire à quel point les mouvements de capitaux représentent des sommes colossales. Il faut dire aussi que les capitaux circulent par simple jeu d'écritures informatiques, ce qui est très facile, bien plus facile et rapide que l'échange des biens ou des services.
  • En quoi ces échanges renforcent-ils l'interdépendance des économies ? Aujourd'hui, les entreprises et les autres acteurs de l'économie (banques, sociétés d'assurance, Etats) vont emprunter, ou prêter, sur un marché des capitaux unique, mondial. Sur ce marché se fixent, comme sur tous les marchés, des prix. Ici, il s'agit du prix de l'argent, c'est à dire du taux d'intérêt. La globalisation financière aboutit à ce que le taux d'intérêt ne se fixe plus sur le marché national : ce n'est donc plus l'offre et la demande intérieures de monnaie qui déterminent le montant du taux d'intérêt mais la situation internationale du marché des capitaux. Résultat : les taux d'intérêt vont monter ou baisser sans que cela corresponde forcément aux nécessités économiques intérieures. Et les conditions du financement des investissements, à l'intérieur du pays, vont dépendre de considérations internationales. Par exemple, imaginons que le taux d'intérêt s'élève aux Etats-Unis parce que l'Etat américain a besoin de beaucoup emprunter pour financer ses dépenses militaires. Le taux d'intérêt va s'élever aussi en France sans qu'il y ait de raison objective à cette élévation, simplement parce que si ce n'était pas le cas, les capitaux disponibles en France iraient se placer sur le marché américain. Résultat : les entreprises françaises vont devoir financer leurs investissements de manière coûteuse, elles peuvent même être amenées à renoncer à l'investissement si la rentabilité devenait trop faible, compte tenu du niveau des taux d'intérêt.
  • Sur le plan des marchés des changes (c'est-à-dire le marché sur lequel on échange des monnaies, que l'on appelle devises, entre elles),  on se trouve dans une situation à peu près similaire : depuis le début des années 70, le système des changes fixes (système dans lequel l'Etat fixe lui-même la valeur de sa monnaie en référence à un étalon, soit l'or, soit une autre monnaie, le dollar en général) a été abandonné et remplacé par un système de changes flottants (le taux de change d'une monnaie se fixe au jour le jour sur le marché des changes en fonction de l'offre et de la demande de la monnaie). Le régime de change, c'est-à-dire le système que les pays choisissent pour organiser leurs échanges de monnaie, s'est donc fondamentalement modifié. Le taux de change, c'est-à-dire le prix auquel une monnaie s'échange contre une autre monnaie, est donc devenu très fluctuant en fonction des évènements internationaux et/ou nationaux. Ces fluctuations vont avoir des conséquences, parfois non négligeables, sur l'activité économique intérieure : si le cours du dollar s'élève et que nous payons notre facture pétrolière en dollars, nous allons devoir payer davantage, alors même que le prix du pétrole lui-même (en dollars) n'a pas bougé. De même, si le cours du dollar baisse, le montant en euros correspondant à nos ventes d'Airbus, qui se font toujours en dollars (pas seulement quand on vend à une entreprise américaine), va diminuer, ce qui va affecter d'une part le montant de nos exportations, d'autre part les recettes de l'entreprise fabriquant les Airbus, ce qui risque peut-être de la mettre en péril (l'entreprise pourra-t-elle payer les salaires, par exemple, qui, eux, sont payés en euros, pas en dollars ?). On le voit, quand les monnaies flottent, ce qui devient difficile pour les entreprises, c'est de prévoir et donc de prendre des décisions dans un climat d'incertitude, car personne ne peut prévoir comment va évoluer le cours d'une monnaie. Nous reparlerons de ces questions dans la deuxième partie de ce chapitre.

Conclusion : on observe donc un développement très rapide des échanges internationaux  dans un cadre de plus en plus libre-échangiste. Dans quelle mesure ce développement a-t-il favorisé la croissance économique ? C'est que nous allons étudier maintenant.

1.3 - Le lien entre le développement des échanges et la croissance économique. 0[0]

Après avoir mis en évidence les mécanismes reliant développement des échanges internationaux et croissance économique, nous nous demanderons pourquoi des pratiques protectionnistes persistent à travers  les politiques commerciales que les Etats mettent en œuvre pour défendre la position de leur pays.

1.3.1 - Les mécanismes reliant croissance économique et développement des échanges internationaux. 0[0]

Nous avons déjà vu que l'échange international se développait parce qu'on tirait des avantages de ces échanges. Mais d'où viennent ces avantages ? Comment les expliquer ?  Les économistes estiment qu'il y a deux grandes explications aux avantages retirés, pour la croissance économique, de l'échange international : d'une part,  celui-ci favorise les gains de productivité, d'autre part il permet l'extension des marchés. Reprenons ces deux aspects l'un après l'autre.

  • Les gains de productivité : les échanges internationaux  reposent sur les avantages comparatifs et la spécialisation qu'ils engendrent. Ce qui rend la spécialisation avantageuse, c'est la différence des prix relatifs. Celle-ci provient soit d'une dotation différente en facteurs de production (si l'on dispose d'une main d'œuvre nombreuse, son coût relatif devrait être faible, par exemple), soit d'une productivité du travail différente (dans ce cas, le coût unitaire est plus bas). En spécialisant la main d'œuvre dans ces productions, on augmente donc la productivité globale de l'économie, ce qui favorise la croissance économique, comme nous l'avons montré dans le premier chapitre du cours.
  • L'extension des marchés : l'agrandissement de la taille du marché augmente les débouchés, les quantités produites peuvent donc augmenter. Or, quand la taille de la production augmente, les entreprises réalisent ce que l'on appelle des économies d'échelle ce qui diminue le coût unitaire de production. On peut donner quelques exemples d'économies d'échelle. D'une part, quand on achète de plus grandes quantités de matières premières ou d'électricité (pour produire plus), on obtient des rabais de la part des fournisseurs, ou encore quand on fait une campagne publicitaire, le coût est le même quelle que soit la quantité produite. D'autre part, le fait que le marché s'agrandisse s'accompagne du fait que la concurrence s'accroît : sur le marché mondial, il y a d'autres producteurs et tout le monde veut profiter de l'extension des marchés. Résultat : les entreprises sont incitées à faire tout ce qu'elles peuvent pour améliorer leur compétitivité, en particulier en améliorant leurs conditions de production et leur capacité à s'adapter aux variations de la demande. Et cela est favorable à la croissance : en effet,  sur le plan des prix comme sur celui de la qualité des produits, il va y avoir des gains qui vont se traduire en amélioration du niveau de vie et en croissance.

Gains de productivité et extension des marchés interagissent et se renforcent mutuellement : comme l'entreprise peut produire davantage du fait de l'extension des marchés, elle va pouvoir mettre en œuvre des précédés lui permettant de gagner en productivité. Comme elle améliore sa productivité, elle va pouvoir gagner des parts de marché, ce qui lui permettra de produire encore plus. Nous verrons dans la deuxième partie de ce chapitre à quel point les entreprises, en jouant ce jeu, ont été les vecteurs de la mondialisation de l'économie.
On a vu dès le premier chapitre que les gains de productivité étaient au cœur du mécanisme de la croissance économique. On comprend donc pourquoi le développement des échanges internationaux favorise la croissance économique. Pourtant, on observe que des pratiques protectionnistes subsistent et on peut se demander pourquoi.

Liste d'activité(s) :
n°396 : Libre-échange et croissance économique

1.3.2 - La persistance des pratiques protectionnistes. 0[0]

Il peut paraître étrange que les pays, y compris les grands pays capitalistes, se protègent de l'échange international, compte tenu de l'intérêt qu'il y a, sur le plan économique, à échanger. Donc, après avoir présenté brièvement comment les pays font pour se protéger, nous essaierons de comprendre pour quelles raisons ils le font.

1.3.2.1 - Quelles sont les pratiques protectionnistes actuelles ? 0[0]

Elles sont de plusieurs types, les moins fréquentes étant les barrières tarifaires   On trouve  surtout des barrières non tarifaires, c'est-à-dire toutes les barrières autres que les droits de douane. Mais on a aussi une protection monétaire et financière ponctuellement efficace.

  • Les barrières tarifaires
    On appelle ainsi les taxes douanières mises à l'entrée de produits étrangers dans l'espace national. Ces barrières ont très largement disparu puisque le libre-échange les a pratiquement éliminées. On peut cependant considérer que le versement de subventions publiques aux entreprises constituent des barrières tarifaires : une entreprise dans cette situation peut vendre moins cher, du coup les importations sont découragées car elles apparaissent comme plus chères que les produits nationaux.
  • Les barrières non tarifaires
    • Les restrictions quantitatives (quotas, contingentements) : les autorités politiques fixent un volume annuel maximum d'importation pour un produit donné. Une fois le volume atteint, on attend l'année suivante pour importer … Ces pratiques sont en principe interdites par le GATT comme par l'OMC. Elles ont beaucoup perdu d'importance aujourd'hui.
    • Le commerce administré : il s'agit d'accords conclus entre deux pays pour limiter " volontairement " les exportations de l'un vers l'autre. Il y a eu de tels accords dans le textile par exemple : certains pays d'Asie se sont engagés à n'exporter que des quantités limitées de sous-vêtements en France. Mais ce type d'accords ne concernent pas forcément que des activités industrielles traditionnelles. Il y en a aussi dans l'électronique grand public ou les motos (source / Y. Crozet et alii, Les grandes questions de l'économie internationale).
    • L'utilisation de mécanismes anti-subventions ou anti-dumping : les subventions aux entreprises et le dumping sont des pratiques interdites par l'OMC. Les Etats ont souvent édicté des lois, qui s'appliquent sur leur territoire national, visant à poursuivre les auteurs de ces pratiques. C'est le cas des Etats-Unis. L'utilisation de cette législation nationale peut être, en fait,  un instrument protectionniste. L'Etat qui veut protéger son territoire peut accuser les firmes (ou les Etats ) étrangères de pratiquer le dumping ou d'avoir bénéficié de subventions publiques. Au lieu de laisser l'OMC prendre les sanctions qui s'imposent si ces faits étaient prouvés, ce sont les tribunaux du pays accusateur qui vont décider de la réalité de l'infraction. On voit bien que la manipulation est possible et que les sanctions prononcées (en général, des surtaxes) peuvent être une forme de protectionnisme.
    • L'imposition de normes diverses , techniques, sanitaires ou autres. Ces normes ont souvent officiellement comme objectif de protéger le consommateur mais elles sont aussi un moyen détourné pour décourager les importations. A titre d'exemple, on peut rappeler qu'en 1982, le gouvernement français a décrété que tous les magnétoscopes importés devraient transiter par le bureau des douanes de Poitiers pour les formalités douanières ; vu la taille de ce bureau et le boom de la demande de magnétoscopes à l'époque, on peut se douter du résultat : de gigantesques files d'attente et des magnétoscopes mis sur le marché français au compte-gouttes ! C'était bien sûr une mesure protectionniste.
    • L'imposition d'un minimum de " contenu local " pour les importations : pour certains produits, les automobiles par exemple, certains pays exigent que le produit final importé contiennent des éléments fabriqués dans le pays.
  • La protection monétaire et financière
    • La protection financière : les pays ont toute une gamme d'instruments financiers qui permet d'aider les firmes exportatrices. On peut citer les crédits à l'exportation à taux d'intérêt faible ou nul, les crédits d'impôts pour les entreprises exportatrices, etc.
    • La protection monétaire : il s'agit d'utiliser la monnaie, c'est à dire en fait, directement ou indirectement (en manipulant les tausx d'intérêt), le taux de change pour aider les entreprises nationales à exporter davantage. La Banque centrale peut par exemple se débrouiller pour que le taux de change baisse plus qu'il n'aurait baissé spontanément de manière à rendre les produits nationaux plus compétitifs sur les marchés étrangers. On peut penser que ce n'est pas par hasard que le dollar en 2003 a tant baissé par rapport à l'euro : bien sûr, il y a le déficit commercial américain qui peut expliquer cette faiblesse de la devise américaine, mais la Banque centrale des Etats-Unis ne fait rien pour soutenir sa monnaie car cette baisse restaure la compétitivité des produits américains.

Conclusion : on voit que les instruments protectionnistes sont nombreux et largement utilisés.

Liste d'activité(s) :
n°385 : Les différentes formes de protectionnisme.

1.3.2.2 - Les raisons de la permanence du protectionnisme. 0[0]

Qu'est-ce qui pousse les Etats à développer des pratiques protectionnistes sans vouloir le reconnaître, puisqu'ils affirment pratiquer le libre-échange ?

  • Il y a d'abord des arguments théoriques développés depuis fort longtemps.
    • Le " protectionnisme éducateur " de Friedrich List : cet économiste allemand prend position au milieu du 19ème siècle contre le libre-échange généralisé pour les pays non encore industrialisés. Son raisonnement est le suivant : comme toutes les spécialisations ne se valent pas, comme il vaut mieux fabriquer des produits manufacturés modernes que des produits primaires, le pays doit fermer ses frontières à ces produits modernes pour permettre la naissance et le développement des jeunes industries (ou " industries dans l'enfance ", comme dit List). En effet, si on n'établissait pas de protectionnisme, les produits étrangers modernes arriveraient en masse dans le pays, à un prix bas du fait de l'expérience et des économies d'échelle réalisées par les entreprises étrangères. Résultat : les entreprises du pays ne pourraient pas rivaliser et devenir compétitives car, au début de la production, les coûts sont toujours élevés, et finalement, les industries modernes ne se développeraient jamais dans le pays. Pour List, le libre-échange est donc une machine de guerre aux mains des pays les plus avancés, à son époque surtout le Royaume-Uni, berceau de la 1ère révolution industrielle. Les pays les moins avancés ne doivent pas le mettre en application pour l'ensemble des branches mais seulement dans les branches où ils n'ont pas d'entreprises naissantes à protéger. Cependant, le protectionnisme doit n'être que provisoire car il tend à augmenter les prix : à l'abri des frontières, les producteurs ne sont pas soumis à la concurrence internationale et pratiquent des prix supérieurs aux prix mondiaux.
      P. Krugman, un économiste américain contemporain, dit à peu près la même chose quand il parle de protectionnisme stratégique : dans les secteurs considérés comme stratégiques par le pays, il peut être rationnel de mettre en œuvre un protectionnisme sectoriel de manière à ce que le secteur puisse se développer et atteindre la taille critique (celle qui permettra de rivaliser avec les oligopoles déjà en place sur le marché mondial). Ainsi, Airbus a-t-elle été très largement subventionnée par les gouvernements français et allemands. C'était le prix à payer pour qu'Airbus puisse rivaliser avec Boeing, ce qui est largement le cas aujourd'hui.
    • La mise en avant de l' " intérêt national " : plusieurs arguments peuvent être avancés dans ce domaine. D'abord, un pays peut estimer que certaines activités sont " stratégiques ", comme la production d'énergie par exemple, et, de ce fait, refuser la concurrence étrangère sur son territoire. Cela a été pendant très longtemps le cas pour la production d'électricité en France. Ensuite, on peut souhaiter, tant pour des raisons économiques que sociales (préserver l'emploi dans certaines régions, par exemple), éviter la disparition d'entreprises nationales sous la pression de la concurrence internationale.
    • La protection contre les récessions importées : le libre-échange accroît l'interdépendance et la spécialisation des économies. Le risque, bien mis en évidence par Keynes, est que par le biais des importations, dont le poids relatif s'accroît, le pays ne soit atteint par les ralentissements conjoncturels dans les pays clients et fournisseurs. C'est bien sûr ce qui s'était passé, spécialement au Royaume-Uni, pendant la crise de 1929. Mais le raisonnement tient toujours aujourd'hui, comme l'ont montré certaines crises récentes (crise asiatique de la fin des années 1990, par exemple).
       
  • Il y a ensuite des arguments pragmatiques : la réalité « impose » parfois des mesures protectionnistes.
    • Le premier argument repose sur l'idée que, face aux nations économiquement dynamiques, certaines grandes puissances traditionnelles se protègent pour éviter à leurs entreprises de perdre trop de parts de marché domestique. Mais elles ne pourraient pas le reconnaître sans perdre la face, vu leurs positions antérieures sur le protectionnisme.
    • Le deuxième argument prend en compte les rapports de force à l'intérieur du pays qui tente de se protéger : les consommateurs perdent au protectionnisme sur le plan des prix, mais la perte est diffuse et peut apparaître comme minime individuellement, alors que les entreprises menacées par le libre-échange, beaucoup moins nombreuses, gagnent chacune beaucoup plus au protectionnisme ; elles vont donc exercer une pression forte en faveur du protectionnisme alors que les consommateurs ne défendront que mollement le libre-échange. En paroles libre-échangiste, en actes protectionniste, l'Etat gagne sur les deux tableaux.
    • Le troisième argument qui permet de comprendre ce double langage tient à l'importance du secret dans les négociations internationales : quand il y a des gains potentiels, chacun essaie de garder des informations, de ne pas " tout dire " aux autres de manière à garder des cartes en main. Ainsi l'accès  à certains marchés reste très opaque, et c'est cette opacité-là justement qui est la meilleure protection. On peut même penser que, dans le domaine des échanges internationaux de services, ces protections secrètes, que les acteurs étrangers n'arrivent pas à bien cerner, vont jouer, ou jouent déjà, un grand rôle.

Pour  des raisons multiples, pas forcément mauvaises, le protectionnisme n'a pas disparu quoi qu'en disent parfois les autorités politiques.

 

Conclusion 
Dans le débat entre libre-échange et protectionnisme, le libre-échange a évidemment gagné. On peut considérer qu'il est favorable globalement à la croissance économique, même si concrètement, il est parfois nécessaire de recourir au protectionnisme, au moins temporairement. Les politiques menées par les Etats en faveur de l'insertion de leur économie nationale dans les échanges internationaux sont donc marquées par ces deux tendances qui peuvent apparaître parfois comme contradictoires. Cependant, il reste une question essentielle : la croissance économique et le développement, ce n'est pas la même chose. Peut-on considérer que l'insertion dans les échanges internationaux est un gage de développement ? La question se pose avec acuité pour les pays en développement. C'est donc cette question que nous allons examiner maintenant.

Liste d'activité(s) :
n°390 : Les effets positifs du protectionnisme pour les industries naissantes

1.4 - Développement des échanges internationaux et développement économique. 0[0]

La question posée ici est de savoir si les échanges internationaux peuvent être un instrument de développement et à quelles conditions. Pour les pays déjà développés, nous avons montré  que le développement des échanges internationaux jouait un rôle majeur dans la croissance. La question se pose donc essentiellement pour les pays en développement. L'introduction générale vous a permis de voir que les écarts de développement ne cessaient de s'accroître depuis le 19è siècle entre les pays riches et les pays pauvres. On a vu également au début de ce chapitre la marginalisation de certaines zones géographiques, l'Afrique en particulier, tant au niveau des échanges de marchandises qu'au niveau des échanges de capitaux. En revanche, les pays d'Asie du Sud-Est qui occupent une part croissante des échanges internationaux connaissent une croissance économique rapide. Vous pouvez constater dans le tableau ci-dessous que, des quatre zones géographiques présentées, la plus ouverte, c'est-à-dire l'Asie, est aussi celle qui connaît la croissance économique la plus rapide.

Titre : Performances des régions en développement selon leur spécialisation à l'exportation (taux de croissance annuels moyens, 1982-1999, en %)

Source : FMI, World Economic, in La mondialisation de l'économie, tome 2, J. Adda, coll. Repères, Ed. La Découverte, 2001, p.28

Régions PIB Volume des exportations Volume des importations Part des produits manufacturés dans les exportations, 1998
Afrique subsaharienne 2.1 3.0

2.7

36

Afrique du Nord et Proche-Orient

3.3 3.6 1.7 19
Amérique latine 2.4 6.7 4.6 49
Asie

7.3

9.8

7.5

86

Il faut donc s'interroger sur les liens entre ces deux éléments. Après avoir présenté deux types de stratégies d'extraversion menées dans certains pays en développement et leur bilan, nous verrons quels enseignements on peut tirer de ces expériences pour le sujet qui nous intéresse, c'est à dire les liens entre insertion dans les échanges mondiaux et développement.

1.4.1 - Les stratégies d'extraversion fondées sur l'exportation de produits primaires. 1[0]

• Le raisonnement
Le pays se spécialise dans la production de un ou quelques produits primaires pour lesquels il est bien doté, soit sur le plan des ressources naturelles (matières premières), soit sur le plan du climat, les produits étant relativement peu (voire pas du tout) transformés avant d'être exportés. Ainsi le Burkina-Faso exporte-t-il massivement des haricots verts, souvent très fins (donc chers), vers les marchés des pays européens pendant l'hiver. Ces exportations vont générer des revenus dont on espère qu'ils seront utilisés de manière à contribuer au développement économique du pays.

• Les limites de ces stratégies
- Ce type de politique ne contribue pas à développer le marché intérieur : on produit bien des haricots verts, si on garde notre exemple, mais ce n'est pas pour nourrir la population du pays. Et la plupart du temps, c'est la bourgeoisie locale, liée à l'étranger, qui utilise les montants issus des exportations pour satisfaire ses besoins, lesquels sont souvent satisfaits par des produits importés. Et les revenus distribués à l'occasion de la production des haricots verts ne servent pas à constituer un marché intérieur, tout simplement parce que la production supplémentaire n'est pas mise en vente sur le marché intérieur.
- La question de l'évolution du prix des produits primaires et les difficultés que cela engendre.
Les prix des produits primaires ont deux caractéristiques principales : d'une part, ils sont extrêmement fluctuants dans le temps, c'est à dire qu'ils peuvent monter ou baisser très rapidement, beaucoup plus que les prix des produits manufacturés ; d'autre part, sur le long terme, comparativement au prix des produits manufacturés, leur pouvoir d'achat a en général diminué : cela signifie qu'avec la même quantité d'un produit primaire, on achète de moins en moins de produits transformés. C'est ce que l'on mesure grâce aux  termes de l'échange, que nous avons définis plus haut (1.1.1).
Comment ont varié les termes de l'échange pour les pays en développement ?

Titre : Evolution des termes de l'échange des pays du tiers-monde à économie de marché entre 1876/1880 et 1989/1991, en indices base 100 en 1963.

Source : Le nouveau manuel, Ed. La Découverte, 1999, p. 274.

  Tous pays Pays exportateurs de pétrole* Autres pays
1876/1880 66-77 - -
1928/1929 89-96 - -
1938 80 - -
1950/1954 111 100 115
1960/1964 101 101 101
1965/1969 91 89 104
1970/1972 90 98 107
1973/1975 147 236 116
1976/1978 171 300 111
1979/1981 225 484 106
1982/1984 235 549 100
1985/1987 189 365 95
1989/1991 175 310 90


*20 pays représentant 17% de la population des pays du tiers-monde à économie de marché.

* 20 pays représentant 17% de la population des pays du tiers-monde à économie de marché.
On observe bien la grande variabilité des prix puisque les termes de l'échange varient fortement au cours du temps. Si l'on ne considère que les pays non exportateurs de pétrole, le plus grand nombre, on observe que leurs termes de l'échange se sont améliorés pendant la décennie 1970, mais que, depuis, leur situation relative se dégrade : entre 1976/1978 et 1989/1991, les termes de l'échange ont perdu 21 points d'indice, ce qui représente une baisse de l'ordre de plus de 15% quand même.
Conclusion : pour importer le même volume de produits et parce que les prix des produits exportés par les pays du tiers-monde non pétroliers ont augmenté beaucoup moins vite que le prix des produits qu'ils importent, il faut désormais exporter de plus grandes quantités de produits.
Dans ces conditions, une grave question se pose pour les pays qui souhaitent emprunter pour financer leur développement : comme les cours sont fluctuants, comment prévoir quelles seront les rentrées d'argent tirées des exportations, de manière à rembourser la dette contractée ? C'est ainsi que de nombreux pays pauvres ont emprunté auprès des banques occidentales des sommes importantes dans le courant des années 1970, parce que les prix des produits primaires exportés s'élevaient, et se sont révélés incapables de rembourser ces emprunts dans les années 1980 parce que les cours avaient chuté. En 1982, le Mexique s'est déclaré incapable de payer ses dettes aux banques américaines, essentiellement. Le résultat a été une crise financière qui aurait pu avoir des conséquences dramatiques si les hautes autorités politiques et monétaires mondiales n'étaient intervenues pour sauver le Mexique et surtout les banques américaines qui, sinon, auraient fait faillite, entraînant sans doute avec elles beaucoup d'autres entreprises.

• L'endettement et les politiques d'ajustement structurel imposées par les organisations internationales.
- Les pays en développement se sont beaucoup endettés dans les années 1970, on vient de le voir avec l'exemple du Mexique. A partir du moment où la dette ne peut pas être remboursée dans les délais prévus, on assiste en général à une course sans fin : les pays empruntent de quoi payer la charge de la dette (la charge de la dette, c'est ce qu'il faut payer chaque année, c'est-à-dire le montant des intérêts annuels et la fraction remboursable du capital emprunté), ce qui accroît évidemment la charge future de remboursement, d'autant que les taux d'intérêt consentis par les banques internationales sont élevés compte tenu du risque encouru par les créanciers. On s'engage alors dans une spirale sans fin, qui ne peut que mal finir : les pays finissent par ne plus trouver de banques qui acceptent de leur prêter de l'argent ou ils déclarent ne plus pouvoir rembourser leurs dettes. Dans les deux cas, les conséquences pour le pays en développement sont graves puisqu'il n'arrive plus à trouver les capitaux nécessaires à son développement et qu'il doit chaque année se saigner (c'est à dire prélever sur ses ressources) pour essayer de rembourser sa dette. Mais les conséquences peuvent être graves aussi pour les pays développés car une banque qui a beaucoup prêté à un pays en développement peut se retrouver en grande difficulté si le pays ne rembourse pas. C'est pourquoi les organismes internationaux sont intervenus dans cette crise et qu'ils ont imposé aux pays en développement lourdement endettés une politique visant à l'assainissement économique des pays endettés. Ce sont ce que l'on appelle les plans d'ajustement structurel.
- Les plans d'ajustement structurel : ce sont des plans visant à remettre de l'ordre dans les déficits publics et commerciaux en échange d'un refinancement de la dette (c'est à dire de prêts nouveaux et/ou d'un rééchelonnement de la dette). Pour lutter contre le déficit public, le FMI ou la Banque mondiale impose une réduction des dépenses publiques. Pour lutter contre le déficit commercial, ils imposent l'ouverture des frontières (pour rétablir la concurrence sur le marché intérieur) et une réduction de la demande intérieure (l'excédent de production amené par cette réduction du marché intérieur peut être exporté, ce qui réduit le déficit commercial, surtout si cela s'accompagne d'une réduction simultanée des importations). Enfin, le pays doit mener une lutte sévère contre l'inflation : diminution du déficit budgétaire, gel des salaires (ce qui contribue à la réduction de la demande intérieure) et hausse des taux d'intérêt. Résultat : dans tous les pays concernés par un plan d'ajustement structurel, on observe une chute du pouvoir d'achat de la population et une récession très sévère, donc la montée du chômage. Dans des pays souvent déjà très pauvres, ces plans ont évidemment des effets sociaux (et parfois politiques) désastreux.

Conclusion : on ne peut pas dire que les politiques d'industrialisation par substitution d'importations aient eu des effets positifs sur le développement des pays qui les ont mises en œuvre. Leur échec a amené ces pays à devoir s'ouvrir davantage au commerce international, dans un contexte restrictif marqué imposé par le F.M.I. et la Banque mondiale.


 

Liste d'activité(s) :
n°372 : L'évolution des termes de l'échange des PVD depuis 1964.
n°392 : Les risques de la spécialisation dans les produits primaires

1.4.2 - Les stratégies de développement fondées sur l'extraversion par la promotion des exportations manufacturières. 0[0]

• Le principe
C'est une stratégie qui vise le marché extérieur. Il s'agit d'une part de substituer aux exportations de produits primaires des exportations de produits manufacturés, d'autre part, une fois le processus engagé, de « remonter les filières ». La politique de remontée de filières consiste par exemple, pour le textile, à commencer par fabriquer des vêtements de sport en important le tissu, le fil, les accessoires, les machines, les services de stylistes, etc. ; ensuite on se met à fabriquer le tissu (c'est le tissage), puis on se met au filage, enfin on n'hésite plus à construire des machines textiles (et à les exporter, bien sûr !). On part donc d'un produit de grande consommation, utilisant beaucoup de main d'œuvre, et on remonte la filière jusqu'à fabriquer les machines-outils nécessaires à la production, quitte à laisser la fabrication des vêtements à des pays moins avancés, donc à délocaliser la production. La cible de cette stratégie est d'abord le marché extérieur mais, en fabriquant des produits manufacturés et en distribuant des revenus à l'occasion de cette production, on vise aussi à développer le marché intérieur.

• L'expérience des NPI : ce sont surtout les pays d'Asie, par exemple la Corée du Sud, qui ont mis en œuvre cette stratégie. Une des raisons essentielles de ce choix était qu'il s'agissait de pays ne disposant pas de matières premières. Pour exporter, et donc s'insérer dans les échanges mondiaux, il fallait qu'ils se spécialisent dans des productions où ils avaient un avantage, cela ne pouvait être que des productions industrielles nécessitant de la main d'œuvre peu qualifiée et nombreuse, le textile ou l'électronique par exemple. Mais la mise en œuvre de cette stratégie s'est accompagnée de caractéristiques particulières qui expliquent la réussite des NPI. Quelles sont ces caractéristiques ?

L'Etat a joué un rôle majeur dans le processus. Il l'a initié et dirigé, tout en sachant laisser une place grandissante à l'initiative privée. Il a, par exemple, dès le milieu des années 1970, choisi d'aider au développement des industries à forte intensité de travail pouvant concurrencer celles des pays occidentaux du fait du très bas coût relatif de la main d'œuvre (en 1975, le salaire moyen d'un ouvrier du textile sud-coréen ne représentait que 8% de celui d'un ouvrier français, par exemple). Il a aussi protégé le marché intérieur, de manière sélective mais draconienne, de façon à assurer son développement dans les branches qu'il semblait possible de développer tout en recourant massivement aux capitaux étrangers pour l'industrialisation. Enfin, il a mené parallèlement un vigoureux effort de constitution des infrastructures nécessaires au développement, qu'elles soient matérielles, comme le développement d'un réseau de communications, ou immatérielles, comme la formation de la main d'œuvre. Résultat : le pays a pu passer d'industries à forte intensité de travail à des industries de plus en plus sophistiquées, nécessitant de plus en plus de capital et de travail qualifié, en remontant les filières comme on l'a vu plus haut, et même en s'attaquant à la production de services haut de gamme : la Corée du Sud est aujourd'hui un concurrent très sérieux sur la scène internationale en ce qui concerne la fourniture d'usines clefs en mains, elle rivalise donc avec les plus grands groupes multinationaux. Elle dispose d'un tissu industriel diversifié satisfaisant largement par elle-même le marché intérieur. Elle pratique également la délocalisation en faisant produire dans les pays asiatiques voisins, moins développés, ce qu'elle ne veut plus produire chez elle. Mais ces résultats n'auraient pu être obtenus sans l'intervention de l'Etat.

Les valeurs ont également joué un grand rôle dans le développement des pays asiatiques : il ne suffit pas que « l'Etat décide » pour que cela marche, les pays asiatiques en font la preuve. Il y a eu parallèlement à cette volonté étatique une forte mobilisation de la population autour et pour l'industrialisation, celle-ci acceptant de payer un lourd tribut puisque l'industrialisation a été financée par le maintien d'un faible pouvoir d'achat pendant longtemps. Aujourd'hui, cependant, les salaires coréens ont quasiment rattrapé le niveau de ceux des britanniques. Et leur spécialisation ne repose plus sur un avantage lié essentiellement au coût du travail mais sur la qualité de leurs produits.
La plupart des études portant sur la réussite des NPI insiste aussi sur le rôle actif de certaines minorités cherchant à s'intégrer par l'enrichissement et sur le rôle positif des valeurs enseignées par le confucianisme.

Le modèle de développement par insertion dans les échanges mondiaux en promouvant les exportations de biens manufacturés et en remontant les filières semble donc avoir prouvé son efficacité. La Corée appartient depuis 1996 à l'OCDE , organisation qui regroupe l'ensemble des pays développés. La crise financière asiatique de 1997 a durement secoué ces pays. Pourtant les NPI asiatiques n'ont pas sombré et il semble bien que ces pays soient définitivement sortis du sous-développement, ce qui ne signifie évidemment pas que tous les problèmes sont réglés : en particulier, la question de la démocratisation de la vie politique est aujourd'hui posée avec acuité, de même que celle des inégalités.
Les pays en développement pourraient-ils, devraient-ils, imiter les NPI ? Peut-on exporter le modèle ? C'est la question que nous allons nous poser maintenant.

Liste d'activité(s) :
n°383 : La politique de 'remontée de filière'

1.4.3 - Quels enseignements tirer de l'expérience des N.P.I. ? 0[0]

Il s'agit de se demander ce qui peut être utile aux autres pays en développement dans l'expérience de développement de certains pays asiatiques. Quelles remarques peut-on faire ?

• Ces pays, et en particulier la Corée du Sud, n'ont pas suivi un modèle libéral très orthodoxe : l'Etat a pesé de tout son poids sur l'économie, organisant la croissance, la planifiant et réglementant l'action de chacun. Autrement dit, si le marché est nécessaire, l'intervention de l'Etat s'est révélée incontournable. On a donc besoin d'un Etat fort pour se développer.

• L'insertion dans les échanges internationaux, massive pour ces NPI (6 pays asiatiques font aujourd'hui partie des 15 premiers exportateurs mondiaux), ne s'accompagne pas forcément d'une dépendance accrue vis-à-vis des pays développés. Mais les conditions pour que la croissance générée par l'augmentation des exportations se transforme en développement sont draconiennes : il est impératif que l'activité des firmes multinationales soit suffisamment « encadrée » pour qu'elle puisse être au service du développement sur le long terme tout en permettant des revenus intéressants pour les multinationales.   Il faut également que les investissements, en particulier les investissements internationaux, qui ont été massifs ces dernières années en Asie, soient orientés vers les branches permettant le développement.

•   Ce modèle est-il transférable ? Il est bien difficile de répondre à cette question : les conditions de la mise en œuvre de cette stratégie de développement ont été particulières et ne se retrouvent pas forcément ailleurs ; de même l'histoire des pays est différente. Les NPI ont connu surtout la colonisation japonaise, qui n'avait pas les mêmes caractéristiques que la colonisation occidentale. De plus, souvent, ils ne possédaient que peu ou pas de matières premières. Dans la plupart des pays africains, ou latino-américains, il n'existe pas de pouvoir politique fort et les affrontements ethniques sont parfois tels qu'ils empêchent la mobilisation des énergies en faveur du développement. Enfin, on peut penser que si tous les pays en développement se mettaient en même temps à fabriquer le même type de produits, le marché international ne pourrait pas tous les absorber. On le voit, les obstacles sont nombreux. Cependant, les NPI montrent par leur expérience que le développement n'est pas impossible.

Conclusion : l'insertion dans les échanges internationaux a été pour certains pays un levier réel pour accéder au développement. Mais on l'a vu, il ne s'agit pas de simplement ouvrir le pays aux échanges. Il faut une réelle volonté politique, collective, de construire son propre développement. Les écueils sont donc nombreux et pour bon nombre de pays, le développement semble encore bien lointain. L'insertion en elle-même n'est pas forcément source de développement. Elle peut même engendrer des effets très négatifs sur le développement.

Le libre-échange a une utilité qui n'est plus contestée pour la croissance, il n'en reste pas moins que les dangers auxquels il expose l'ensemble des acteurs économiques justifient sans doute qu'il soit encadré. Le libre-échange oui, mais pas un libre-échange sauvage, un libre-échange qui prenne en compte les inégalités de développement et  les effets sociaux de la concurrence internationale exacerbée, bref ce que certains appellent un libre-échange soutenable. Cela suppose que le libre-échange soit réglementé et, pour cela, qu'il y ait une autorité politique mondiale capable d'imposer cette réglementation. Nous reparlerons de cette question dans la dernière partie de ce chapitre. Auparavant, nous allons voir comment les entreprises ont joué un rôle moteur dans le processus de mondialisation.