2 - Les stratégies internationales des entreprises. 1[0]

Les entreprises sont un des acteurs essentiels de la mondialisation de l'économie.  Ce n'est pas sans poser des questions, nous le verrons, en particulier aux Etats nationaux. Mais il faut souligner que si les firmes transnationales sont le vecteur principal de la mondialisation, elles ne la maîtrisent pas forcément. La question qui va être posée dans cette partie du cours sera donc, finalement, celle de la régulation, comme on vient déjà de le voir à la fin de la première partie du cours.
Nous verrons d'abord ce que sont les firmes transnationales (que l'on abrège souvent en FTN) et comment elles contribuent au développement des échanges internationaux. Nous présenterons ensuite quelles sont les stratégies que peuvent développer les firmes transnationales pour profiter au mieux (de leur point de vue, évidemment, ce qui est normal) de la mondialisation. Enfin, nous discuterons des questions qui se posent au niveau national du fait du développement des firmes transnationales.

2.1 - Firmes transnationales et développement des échanges internationaux. 0[0]

Avant de voir comment le développement des firmes transnationales suscite le développement des échanges internationaux, nous allons définir ce que l'on appelle firme transnationale (ou aussi « multinationale », mais on utilise de moins en moins cette appellation).

2.1.1 - Qu'est-ce qu'une firme transnationale ? 0[0]

On peut dire que c'est une entreprise (pas forcément industrielle, mais aussi de services, par exemple une banque) qui a le monde comme champ d'activité. Elle ne se limite jamais à un espace national précis et délimité. Même si elle n'est pas forcément active dans toutes les parties du monde, elle ne s'interdit jamais de le devenir, si cela correspond à sa stratégie. C'est une entreprise dont le produit est vendu dans plusieurs pays, mais surtout fabriqué dans plusieurs pays : le processus de production est divisé, réparti, entre les pays en fonction des avantages propres à chaque espace national de manière à ce que, au total, l'entreprise fabrique son produit de manière avantageuse, en gardant la maîtrise de l'ensemble du processus. C'est ce que l'on appelle la DIPP (division internationale du processus productif). Une entreprise qui se contente d'exporter (même en grande quantité) ne peut être considérée comme une firme transnationale.
Il n'y a donc pas de taille minimale pour être considérée comme une firme transnationale. L'essentiel est que le processus de production soit réparti sur plusieurs espaces nationaux. C'est donc la logique de gestion de l'entreprise qui définit la firme transnationale. Cela ne signifie cependant pas que les firmes transnationales soient « sans nationalité ». Toutes les firmes ont une histoire, une culture d'entreprise, marquées par les origines nationales et elles ne peuvent les renier.
Une firme transnationale est en général constituée d'une maison mère et de filiales dont le capital est détenu, en totalité ou en partie, par la maison mère. Le réseau de participations financières est en général extrêmement complexe, parfois opaque. Il faut ajouter à ces entreprises reliées financièrement un ensemble d'entreprises sous-traitantes, juridiquement indépendantes mais économiquement dépendantes.
Les plus grandes firmes transnationales sont américaines et vous en connaissez un certain nombre (Nike, par exemple) mais il y a aussi des firmes transnationales françaises comme Danone ou les entreprises automobiles.

2.1.2 - Firmes transnationales et développement des échanges. 5[0]

Par leurs activités, de manière presque mécanique, le développement des firmes transnationales engendre le développement des échanges internationaux. Mais ce développement n'est pas sans conséquence sur la lisibilité des échanges internationaux.

  • Le mécanisme : le nombre et la taille des firmes transnationales se sont considérablement développés depuis le début des années 60, et le mouvement continue grâce à de gigantesques opérations de fusion-acquisition. Quels effets cela a-t-il sur les échanges internationaux ? Les firmes transnationales vont beaucoup échanger au niveau international : soit elles entrent en relation avec leurs clients et/ou leurs fournisseurs qui sont répartis dans le monde entier, soit elles s'échangent, entre filiales de la même multinationale, des produits en cours de fabrication, ce sont les échanges intra-firmes. Par exemple, Renault fabrique les moteurs de la Twingo en Espagne ; ensuite, l'entreprise les importe pour les monter sur les châssis fabriqués en France ; enfin, elle exporte des Twingo pour satisfaire le marché espagnol. Le moteur passe donc deux fois la frontière. Certains composants peuvent passer ainsi 4 ou 5 fois des frontières avant que le produit ne soit finalement vendu.
    Les échanges intra-firmes sont aujourd'hui extrêmement importants puisqu'on estime que le commerce intra-firme (échanges entre filiales d'un même groupe ou entre les filiales et la maison-mère) représente au moins 30% des échanges internationaux de la France, par exemple (source : Crozet, ibidem) ; certains estiment que ces échanges représentent le tiers environ du commerce mondial. On voit donc que l'activité des firmes transnationales gonfle le volume du commerce mondial.
  • En même temps, elle en sort une grosse partie de la logique marchande : en effet rien n'oblige les firmes transnationales à pratiquer les prix du marché ou à accepter la concurrence pour leurs échanges intra-firmes. Le prix d'échange résulte de calculs d'optimisation au niveau de la firme globale. De ce fait, on ne sait pas très bien quelle signification donner aux flux résultant de ces échanges intra-firmes : imaginons que le prix des moteurs de Twingo vendus par la filiale espagnole à Renault-France soit très élevé, alors les exportations espagnoles sont gonflées artificiellement de même que les importations françaises et les statistiques n'ont plus beaucoup de signification. L'intérêt pour Renault serait de réaliser son profit en Espagne plutôt qu'en France (grâce au prix élevé des moteurs), ce qui suppose que l'impôt sur les bénéfices soit plus faible en Espagne qu'en France. Il ne s'agit que d'un exemple fictif mais qui doit vous permettre de comprendre que la manipulation éventuelle des prix d'échange entre filiales d'une même firme transnationale a des conséquences en dehors de la firme.
  • Si on ajoute aux échanges intra-firme les échanges où l'un des co-contractants au moins est une firme multinationale, ce sont 92% des échanges mondiaux qui sont concernés. On voit que la mondialisation ne saurait se passer des firmes transnationales ! Le processus est loin d'être achevé : on voit aujourd'hui se développer des accords d'alliance/coopération entre firmes multinationales sur des produits particuliers ou des segments de marché. On observe également le développement de réseaux d'entreprises : les firmes transnationales, au lieu de continuer à augmenter le nombre de leurs filiales en rachetant ou en créant des entreprises à l'étranger, se contentent de conclure des contrats avec des entreprises partenaires à l'étranger, contrats prévoyant par exemple la fourniture de tel ou tel produit avec des caractéristiques bien précises dictées par la firme transnationale. L'avantage est la souplesse qui en résulte pour la transnationale : un contrat peut être rompu ou non reconduit extrêmement facilement alors qu'une participation dans le capital d'une entreprise est beaucoup plus difficile à liquider.

L'intérêt des firmes transnationales est qu'aucune règle n'entrave leurs échanges de marchandises ou de capitaux, d'où la revendication d'un libre-échange total, même si, quand cela les arrange, les firmes transnationales sauront très bien agir en groupes de pression sur les Etats pour obtenir des mesures protectionnistes.  On voit donc qu'à la fois les FMN ont profité du libre-échange pour se développer et qu'elles en sont aussi le promoteur car elles y ont intérêt.

2.2 - Firmes transnationales et stratégie mondiale. 0[0]

Les firmes transnationales ont une stratégie réfléchie à l'échelle du monde et non plus à l'échelle de l'espace national, on l'a dit en les définissant. Qu'est-ce que cela change ? Comment cela se traduit-il dans la réalité ? Répondre à ces questions va nous amener à présenter certains aspects de la mondialisation de l'économie.
Les firmes transnationales sont, comme toutes les entreprises dans une économie de marché, à la recherche du profit maximum. Elles construisent leur stratégie pour atteindre cet objectif à l'échelle mondiale où elles se retrouvent en concurrence les unes avec les autres.

Elles sont confrontées à deux problèmes que doivent prendre en compte leurs stratégies :

  • d'une part, une exigence de rentabilité de plus en plus pressante en provenance de leur actionnariat de plus en plus internationalisé.
  • d'autre part, une concurrence par les prix de plus en plus intense car toutes les firmes exploitent au mieux les avantages comparatifs des différents pays et essaient de développer leur taille pour bénéficier au maximum des économies d'échelle.

Face à ces deux exigences, il y a deux stratégies possibles. Soit affronter la concurrence par les prix et donc chercher à comprimer les coûts de production, cela amène l'entreprise à investir à l'étranger. Soit fuir, en quelque sorte, la concurrence par les prix , ce qui amène l'entreprise à rechercher la différenciation des produits fabriqués. La concurrence impose donc aux firmes transnationales d'être compétitives. Avant de présenter les deux sortes de stratégies possibles, nous présenterons ce que l'on appelle compétitivité.

2.2.1 - Qu'est-ce que la compétitivité ? 0[0]

La compétitivité, c'est la capacité à résister à la concurrence. Cette compétitivité se construit sur deux plans :

  • la compétitivité-prix : les entreprises cherchent alors à agir sur leurs prix de manière à avoir un prix inférieur à celui de leurs concurrents, espérant ainsi que les consommateurs achèteront leur production  de préférence à celle de leurs concurrents. 
  •  La compétitivité structurelle ou hors-prix : les entreprises cherchent alors à agir sur les caractéristiques du produit, caractéristiques capables de le faire vendre malgré un prix relativement plus élevé que celui des concurrents. On peut penser par exemple à l'image de marque, à la fiabilité (réelle ou supposée, cela n'a guère d'importance pourvu que les consommateurs y croient), au réseau de service après-vente. La compétitivité structurelle peut dépendre aussi de la qualité de la main d'œuvre, de la qualité des infrastructures collectives (communication, transports, etc).

2.2.2 - Améliorer la compétitivité-prix grâce aux Investissements directs à l'étranger (I.D.E.). 0[0]

Les firmes transnationales vont avoir une stratégie de localisation de la production en fonction des caractéristiques propres de chaque espace national de manière à maximiser leurs profits. La division du processus de production entre des pays différents  exploite les différences de conditions de production entre les pays : dans certains pays, les matières premières sont peu chères, dans d'autres ce sont les impôts ou le coût du travail. Les firmes transnationales vont chercher à profiter de tous ces avantages à la fois. Comment ? En investissant dans les pays où les conditions de production les intéressent. Après avoir défini les I.D.E., nous présenterons leurs caractéristiques, en particulier la rapidité de leur croissance, puis nous verrons comment ils sont le vecteur de la nouvelle division internationale du travail.

2.2.2.1 - Définition des I.D.E. 0[0]

Les Investissements directs à l'étranger sont des mouvements de capitaux qui permettent soit de créer une unité de production à l'étranger, soit d'en acheter une, qui existe déjà, à l'étranger. Dans ce dernier cas, on parle d'acquisition. Pour exercer une influence significative dans une entreprise, il n'est pas nécessaire de posséder la totalité du capital, loin de là. Il suffit d'en avoir une partie significative, permettant de peser sur les décisions. Le F.M.I. considère que le seuil est de 10%. Cela signifie que si le flux de capitaux entre deux pays a comme résultat une participation de 10% ou plus dans le capital d'une entreprise, ce flux est classé, dans les balances des paiements des deux pays, comme un investissement direct à l'étranger (entrant ou sortant selon le pays). Si c'est moins, le flux sera enregistré comme investissement de portefeuille et on considèrera que ces capitaux ne correspondent pas à une logique de production mais à une logique de placement. Ce seuil de 10% est forcément arbitraire, mais pour pouvoir construire des statistiques, on est bien obligé de retenir des conventions. On peut peser très lourd avec 9% du capital et peu avec 11%. C'est pourquoi les statistiques ne donnent que des ordres de grandeur sur le poids des firmes transnationales.

2.2.2.2 - Les caractéristiques des I.D.E. 1[0]

Nous allons parler ici d'abord de l'évolution du montant des I.D.E., ensuite de leur destination.

  • Depuis le début des années 1980, on observe une explosion du montant des I.D.E. et donc du stock de capital contrôlé par des firmes étrangères dans les pays. En montant, les I.D.E. ont été multipliés par plus de 100 entre le début des années 1970 et 2000 (la source des chiffres donnés ici est la CNUCED dans sa base de données sur les I.D.E.). Le stock des I.D.E. représentait 6.5% du P.I.B. mondial en 1985, il en représente 17% en 2000, près de 3 fois plus. On peut vraiment parler d'explosion.
  • Aujourd'hui, les I.D.E. sont pour l'essentiel des investissements croisés entre pays industrialisés, c'est-à-dire que ceux-ci sont à la fois les investisseurs et les investis, si l'on peut dire ! A la fin des années 1990, les pays industrialisés sont à l'origine de 95% des I.D.E. et en reçoivent plus de 70%. C'est dire à quel point les autres pays sont laissés à l'écart. Il faut cependant encore noter que parmi les pays destinataires autres que les pays industrialisés, les flux se concentrent sur quelques pays seulement : essentiellement les pays asiatiques où la croissance économique est rapide et certains pays latino-américains. Les pays africains par exemple sont complètement à l'écart de ces flux d'I.D.E.
  • Cette explosion des I.D.E., caractéristique des vingt dernières années, s'est fait dans un contexte éminemment favorable, celui de la globalisation financière que nous avons déjà présentée. Ce n'est évidemment pas un hasard si les deux phénomènes se passent en même temps. La libéralisation des mouvements de capitaux a rendu possible l'explosion des I.D.E. et il est difficile de savoir la mesure dans laquelle les firmes transnationales sont à l'origine du processus de globalisation financière. Il est clair en tout cas qu'elles le réclamaient.


 

Liste d'activité(s) :
n°364 : IDE et investissements de portefeuille dans certaines zones.

2.2.2.3 - I.D.E. et Division internationale du travail. 0[0]

Les I.D.E. développent des entreprises dans certains pays et pas dans d'autres. Ils contribuent à spécialiser les économies des pays dans certains types de production. Ainsi, si plusieurs firmes transnationales viennent investir dans les industries manufacturières d'un pays parce que la main d'œuvre est peu coûteuse et la législation favorable aux entreprises, on peut penser que ce pays va être spécialisé dans ce type de production.

Du point de vue du pays accueillant les I.D.E. , cela peut être considéré comme un avantage, au moins à court terme. Mais il ne faut pas négliger les risques liés à ce type d'investissement : le pays peut rester cantonné à certaines activités, il peut surtout être soumis à la volonté des firmes transnationales ayant investi dans le pays, ce qui n'est pas non plus sans danger. Les pays asiatiques qui ont bénéficié des I.D.E. ont su pour certains les mettre au service de leur développement intérieur. L'Etat a pour cela encadré très strictement les I.D.E.

Du point de vue des pays à l'origine des I.D.E., ces investissements posent deux questions liées : la désindustrialisation (car les industries sont transférées dans des pays où les conditions de production sont moins coûteuses) et les effets des délocalisations sur l'emploi et le tissu productif. Nous reparlerons de ces questions plus loin. Globalement, on observe donc une fragmentation de plus en plus poussée des processus productifs, pour l'industrie évidemment, mais aujourd'hui de plus en plus pour certains services (banques ou assurances, services informatiques, etc.).

Au total, l'I.D.E. permet aux firmes transnationales de produire à moindre coût et d'aborder les marchés nationaux dans de bonnes conditions. C'est évidemment un élément essentiel et c'est le premier aspect de la stratégie des firmes transnationales face aux échanges internationaux et face à leurs concurrents. Mais leur stratégie est en général composée d'un deuxième aspect visant  à résister à la concurrence en déplaçant le problème.

2.2.3 - Améliorer la compétitivité hors-prix par la différenciation des produits. 0[0]

Les FTN pour résister à la concurrence par les prix vont développer leur compétitivité hors-prix. Comment ?

  • Les firmes transnationales vont chercher à différencier leurs produits de ceux de leurs concurrents. La différenciation des produits permet à l'entreprise d'apparaître comme la seule fabriquant ce produit, de détenir donc un monopole, limité certes (à un produit très précis et sur une période probablement courte) mais un monopole quand même, qui permet donc à l'entreprise d'engranger des profits substantiels. La stratégie de différenciation des produits impose des investissements en recherche-développement importants : il faut innover, autant sur le plan des caractéristiques techniques des produits que sur les méthodes de commercialisation et de présentation des produits.
  • La différenciation des produits s'accompagne, sur le plan technique, de la nécessité d'une grande souplesse des outils de production et des circuits de distribution, de manière à être le plus réactifs possibles aux transformations du marché (effets de mode, par exemple). Elle répond aux désirs des consommateurs de se différencier des autres consommateurs. Elle permet d'apporter une réponse aux impératifs de la compétitivité en déplaçant le problème : si l'on fabrique un produit différent de ceux fabriqués par les autres producteurs, on échappe (souvent très momentanément) aux impératifs de la compétitivité.

Le choix stratégique entre compétitivité-prix et compétitivité hors-prix dépend d'abord de la nature du produit : quand on produit des chaussettes, par exemple, le prix est un argument de vente essentiel ; quand on vend des machines outils pour la production industrielle, la fiabilité est essentielle pour le client ; quand on vend des chaînes hi-fi, on doit choisir entre une stratégie relativement bas de gamme fondée sur des prix compétitifs ou une stratégie haut de gamme fondée sur la qualité et les innovations technologiques. La localisation de la production peut être une conséquence de cette décision stratégique : si l'on produit des chaussettes, on a intérêt à le faire dans des pays où le coût du travail est bas car c'est l'élément principal du coût de production. En revanche, pour la fabrication de produits high tech, la qualité est primordiale. Le prix a moins d'importance. Les clients sont dans l'ensemble situés dans les pays développés, la main d'œuvre capable de concevoir et fabriquer ces produits aussi. Résultat : la localisation de la production a moins d'importance. Observons cependant que, actuellement, la capacité de production de produits complexes dans les pays asiatiques s'est considérablement développée.

Produire au plus bas coût est bien sûr un moyen d'améliorer la compétitivité, mais on voit que ce n'est pas le seul. Ces objectifs étaient déjà ceux des entreprises dans l'espace national. Mais aujourd'hui, ce qui distingue les firmes transnationales des autres entreprises, c'est que leur stratégie est mondiale et qu'elles mettent donc en concurrence des espaces nationaux, et cela d'autant plus que les firmes transnationales peuvent se livrer une concurrence féroce. On peut penser que cette concurrence va profiter à tous (par la baisse des prix qu'elle occasionne, en particulier) mais, dans la réalité, les choses ne sont pas si simples et ces stratégies, qui sont au cœur de la mondialisation de l'économie, posent des questions aux Etats Nations qui restent le mode d'organisation politique du monde, aujourd'hui. Ce sont donc ces questions que nous allons maintenant aborder.

2.3 - Firmes transnationales et Nations. 0[1]

Les stratégies de développement des firmes transnationales posent de nombreuses questions. Nous en avons retenues trois ici : la question des délocalisations et de leurs effets sur l'emploi dans les pays développés, la question des effets des I.D.E. sur le développement dans les pays pauvres, enfin la question du poids des firmes transnationales sur les politiques des Etats.

2.3.1 - Firmes transnationales, délocalisations et emploi dans les pays développés. 0[0]

En menant leur stratégie de localisation en fonction de leurs intérêts (c'est-à-dire en maximisant leur profit), les firmes transnationales menacent-elles l'emploi dans les pays développés ? C'est une affirmation que vous avez sans doute souvent entendue et qui mérite un examen. La question posée ne porte pas que sur le nombre des emplois, elle porte aussi sur le creusement des inégalités générées par les modifications quantitatives et qualitatives des emplois dans les pays développés du fait des stratégies des firmes transnationales.

  • Délocalisations et nombre d'emplois.
    On parle de délocalisation quand une entreprise décide de fermer un de ses établissements de production dans un pays pour aller en ouvrir un autre, à peu près équivalent, dans un autre pays. On peut également parler de délocalisation quand une entreprise abandonne un sous-traitant dans le pays en s'adressant à un sous-traitant étranger.
    Cette décision relève de la gestion de l'entreprise, dans une optique de maximisation du profit. Les éléments qui vont entrer en ligne de compte dans la décision peuvent être multiples : les coûts de production (coût du travail, coût du capital) peuvent être moindres dans le pays d'implantation, mais ce peut être aussi les frais d'accès au marché (pour vendre des automobiles aux Etats-Unis, les entreprises japonaises auront moins de frais en les fabriquant sur place qu'en les exportant, par exemple).
    Les conséquences sur la vie économique et sociale du pays où la délocalisation se réalise peuvent être considérables : montée du chômage, pression à la baisse sur le coût du travail, et en particulier sur la protection sociale, effets indirects sur la demande, etc. Le pays semble " subir " la délocalisation, c'est une contrainte qui paraît s'imposer à lui.
    Cependant, il faut bien dire que les effets des délocalisations ne sont pas forcément aussi négatifs qu'ils peuvent l'apparaître de prime abord : des emplois sont supprimés dans le pays mais d'autres sont créés ailleurs. Les salariés du pays d'accueil vont donc recevoir davantage de pouvoir d'achat et cela permettra au pays d'acheter davantage, en particulier au pays où s'était faite la délocalisation, ce qui permettra de créer des emplois. Les études statistiques, très compliquées sur ce sujet, montrent dans l'ensemble que le nombre d'emplois créés est presque équivalent au nombre d'emplois supprimés.
    Le problème, c'est que ce ne sont pas les travailleurs qui ont été licenciés qui occuperont ces nouveaux emplois. Il y a donc un réel problème social lié aux délocalisation.
  • Mondialisation, transformation des emplois et montée des inégalités dans les pays développés.
    Les stratégies des firmes transnationales face à la mondialisation ont des effets sur la qualification des emplois proposés dans les pays développés. Dans le cas de la différenciation des produits, les produits deviennent de plus en plus complexes, incorporant de plus en plus de technologies et les incorporant de plus en plus rapidement. Cela nécessite une main d'œuvre de plus en plus qualifiée, excluant ainsi les travailleurs les moins qualifiés de l'emploi dans les firmes transnationales mais aussi dans leurs sous-traitants qui ont les mêmes exigences au niveau de la qualité. Les délocalisations aboutissent à peu près au même résultat : en transférant les emplois les moins qualifiés dans d'autres pays, se développent dans le pays d'origine des emplois de gestion, de contrôle, etc., tous emplois nécessitant des qualifications élevées.
    Quels sont les effets de ces transformations des emplois sur les inégalités ? Au même titre que le progrès technique, la mondialisation supprime dans les pays développés les emplois les moins qualifiés pour développer d'une part les emplois en amont du processus productif lui-même et ceux qui gèrent  la complexité de la répartition des tâches entre les pays, d'autre part des emplois dans lesquels la flexibilité exigée des travailleurs s'accroît pour permettre de varier l'offre quand la demande varie.  Résultat : les travailleurs ne pouvant présenter des qualités sur un de ces deux plans ne trouvent plus d'emploi. Cela accroît donc les inégalités puisque un travailleur peu qualifié, désavantagé sur le plan du salaire, sera de plus menacé sur le plan de l'emploi, avec peu de perspective de sortir du chômage s'il a été licencié. Ces travailleurs vont donc constituer le noyau dur du chômage.
    Enfin, la recherche de la compétitivité à tout prix débouche sur une remise en cause de ce qui peut élever le coût du travail (protection sociale, en particulier) et/ou de ce qui peut limiter sa flexibilité (réglementation du travail, par exemple). Elle augmente aussi le stress au travail donc sa pénibilité, comme le montrent toutes les études statistiques sur le sujet. Sur tous ces plans, la mondialisation accroît la pression sur les travailleurs les plus fragiles et contribue donc à l'augmentation des inégalités.

Les Etats sont évidemment interpellés par les conséquences sur l'emploi des stratégies des firmes face à la mondialisation. Leur action n'est cependant pas facile, nous le verrons dans la dernière partie de ce chapitre.

Liste d'activité(s) :
n°381 : La logique des délocalisations

2.3.2 - I.D.E. et développement dans les P.E.D. 0[0]

L'explosion des I.D.E. pose une question essentielle pour les pays les plus pauvres : ces investissements peuvent-ils servir le développement du pays et à quelles conditions, étant entendu que l'essentiel des I.D.E. concerne cependant les pays développés ?

  • Il y a évidemment des effets positifs : d'une part, les I.D.E. créent des emplois, donc permettent la distribution de revenus et la hausse du pouvoir d'achat. Ce sont des éléments qui semblent favorables à la croissance économique et, donc, au développement.  De plus, les I.D.E. permettent aux pays en développement de bénéficier de la technologie moderne par le biais des transferts de technologie entre la maison-mère et la filiale dans le pays. Ainsi, la Chine, par exemple, reçoit une masse considérable d'I.D.E. qui expliquent pour une large part son taux de croissance exceptionnellement élevé.
  • Mais il y a aussi une grande incertitude sur les effets réels, à long terme. Certes les I.D.E. génèrent des exportations et distribuent des revenus, mais ils génèrent aussi des importations, d'abord celles correspondant aux échanges intra-firmes, ensuite celles correspondant à l'augmentation de la consommation intérieure. Les transferts de technologie ne sont pas toujours très importants et souvent, ils ne concernent pas le cœur même du produit, la firme transnationale souhaitant garder du pouvoir sur le plan technologique. Enfin, les I.D.E. peuvent être réalisés dans des branches qui ne sont pas les plus porteuses sur le plan de la croissance et maintenir une spécialisation peu avantageuse pour le pays.
  • Enfin, il faut redire que les I.D.E. ne se dirigent que très peu vers les pays les plus pauvres, comme ceux d'Afrique, qui sont donc de plus en plus marginalisés. Les inégalités entre pays s'accroissent donc puisque certains pays n'accueillent pratiquement aucun investissement extérieur.

On sent bien que, pour que les I.D.E. soient favorables au développement du pays d'accueil, il est nécessaire qu'ils soient plus ou moins contrôlés, en tout cas encadrés, par les autorités politiques. C'est ce qu'a bien compris la Corée, par exemple. On retrouve ici la nécessité d'une régulation dont nous reparlerons dans la dernière partie de ce chapitre.

2.3.3 - Firmes transnationales et autonomie des Etats. 0[0]

  • Certains se demandent si les Etats ont encore du pouvoir face aux firmes transnationales : le poids économique de ces entreprises est parfois énorme, leurs décisions stratégiques semblent ne pas pouvoir être contrôlées, ce qui fait apparaître les Etats comme impuissants à exercer une quelconque activité de contrôle.
  • De plus, les politiques économiques ont un cadre national. Non seulement elles ne peuvent pas s'imposer aux firmes transnationales mais elles sont parfois contrecarrées directement par les décisions des firmes transnationales : quand un Etat décide de lutter contre le chômage dans une région spécialement touchée et qu'une firme transnationale décide la délocalisation d'une de ses unités de production située dans cette région, que peut faire l'Etat ?
  • Enfin, les exigences de compétitivité et de flexibilité sont parfois présentées, en particulier par le patronat, comme des nécessités auxquelles les Etats doivent se plier sans discuter en les imposant à la nation toute entière (par la modification de la législation du travail ou l'abaissement des charges sociales, par exemple). Les pays du nord de l'Europe, dans lesquels le poids de la fiscalité est très lourd, montrent sans doute que les choses ne sont pas si simples et qu'il y aurait matière à discussion.

Conclusion
On voit bien, finalement, que l'Etat national est mis en cause au travers de la mondialisation et des stratégies des firmes transnationales. Mais les décisions politiques doivent-elles être des sous-produits des nécessités économiques ? C'est normalement le contraire qui devrait se passer. Mais il n'y a pas de cadre politique convenant au contrôle des firmes transnationales. Il faudrait qu'il soit mondial, comme les firmes transnationales le sont. On retrouve ici la même question de la régulation de la mondialisation, question que nous allons retrouver dans la dernière partie de ce chapitre.