Banque de Ressources Interactives en SES
Comment les hommes s'organisent-ils pour produire toujours davantage ? Ils essaient en général de produire toujours plus efficacement : on peut produire plus en étant simplement plus nombreux, mais, dans ce cas, la croissance de la production est strictement limitée à l'augmentation du nombre des actifs et elle est donc faible. Transformer l'organisation du travail a donc pour objectif d'augmenter son efficacité, c'est-à-dire de faire qu'avec la même quantité de travail, on produise plus. Tout le monde a déjà fait l'expérience que, en s'organisant, on s'acquitte plus vite de ce que l'on a à faire (c'est vrai aussi pour le « travail » scolaire !).
Il nous faut donc d'abord identifier les différentes organisations du travail dans l'économie moderne, mais aussi comprendre comment elles ont amélioré la productivité. Ensuite nous pourrons élucider les relations entre l'organisation du travail et la croissance. Enfin, il sera intéressant de faire un bilan des mutations qu'a connues le travail au fil de ses réorganisations successives.
Remarque : les transformations sont « successives » car leur apparition se succède dans le temps, cela ne signifie pas qu'un mode d'organisation disparaît quand un autre apparaît. Les deux modes d'organisation co-existent en général, on le verra avec le fordisme et ce que certains appellent le post-fordisme.
Organiser le travail, c'est en fait le diviser en fonction de certains principes. Ce sont surtout ces principes qui se transforment. Mais le principe même de la division du travail, et de la spécialisation qui va avec, est une constante de l'organisation du travail. Nous avons montré dans le précédent chapitre l'intérêt de cette spécialisation, nous n'y reviendrons pas ici mais c'est le point de départ incontournable de ce que nous allons dire maintenant.
Au cours du temps, l'organisation du travail s'est transformée de manière à rendre toujours plus performante la division du travail. Vous avez déjà vu (en SES en seconde ou en Histoire) que l'on distingue traditionnellement trois grandes formes d'organisation du travail : le taylorisme, le fordisme et le toyotisme. Chacune d'entre elles a apporté des solutions particulières pour améliorer les méthodes de travail.
Taylor est un ingénieur américain de la fin du 19è siècle. Il observe que, dans l'industrie, ce sont les ouvriers qualifiés qui ont une bonne partie du pouvoir car ils sont les seuls à maîtriser les gestes techniques, les savoir-faire de leur profession. Ils en profitent pour choisir leur rythme de travail (évidemment un peu lent, du point de vue du patron...) et, donc, freiner la croissance de la productivité. Pour résoudre ce problème et en quelque sorte déposséder les ouvriers qualifiés de ce pouvoir, Taylor va proposer une « organisation scientifique du travail » (O.S.T.). Les principes en sont les suivants :
On sépare le travail de conception du travail d'exécution. Les ouvriers font ce que les ingénieurs, qui ont étudié scientifiquement le processus de production, leur disent de faire. Les ingénieurs déterminent les façons de produire et les gestes, divisent le travail, attribuent à chaque tâche un temps de réalisation (c'est le « chronométrage »). Les ouvriers n'ont plus à penser (ce qui prendrait du temps), ils n'ont plus qu'à produire en respectant les consignes données par le « Bureau des Méthodes » (les ingénieurs).
L'analyse par les ingénieurs du processus de fabrication permet de décomposer la production en tâches simples permettant d'éviter toute perte de temps. De même, l'étude scientifiquede l'environnement du travailleur permet de stocker à portée de main tout ce qui lui est nécessaire pour produire (outils, petites pièces,matières premières). Le but est d'éviter les déplacements des ouvriers, la « flânerie » et les temps morts,comme dit Taylor. On peut parler ici de parcellisation du travail.Cette parcellisation et le chronométrage vont aussi permettre de payer les ouvriers au rendement : le salaire sera directement lié au nombre de pièces fabriquées (« salaire aux pièces »).
Ce mode d'organisation du travail transforme les conditions de la production, en particulier en justifiant une concentration accrue de travailleurs dans un même lieu.
On peut remarquer également que le taylorisme n'est pas qu'économique, il a aussi des conséquences sociales importantes : les travailleurs sont de plus en plus dépendants les uns des autres, on ne leur reconnaît plus aucune capacité à organiser leur activité, ils sont donc aussi de plus en plus dépendants de leurs supérieurs. Ce sont donc des liens sociaux nouveaux qui se tissent en même temps que se diffuse le taylorisme. Et si la déresponsabilisation des ouvriers a dans un premier temps contribué à l'accroissement de la productivité et donc à la croissance, il n'en est plus de même aujourd'hui, on le verra plus loin.
Henry Ford, propriétaire d'une des premières entreprises automobiles, va mettre en œuvre dans ses usines une nouvelle forme d'organisation du travail qui porte son nom. Quels en sont les principes ?
Ford (ou ses ingénieurs) imagine un procédé mécanisé de convoyage (c'est-à-dire de transport) des produits en cours de fabrication d'un ouvrier à un autre. C'est le système de la chaîne, et donc l'instauration du travail à la chaîne. Concrètement, cela peut être un tapis roulant qui circule devant les travailleurs à une vitesse qui leur permet de réaliser leur tâche. Les produits peuvent être accrochés en l'air à une sorte de filin qui défile. On peut tout imaginer mais le principe est toujours le même : le produit en cours de fabrication défile devant le travailleur. Celui-ci n'est donc plus maître de son rythme de travail. Le travail à la chaîne suppose que les différentes opérations de fabrication soient courtes, donc le travail est très parcellisé. Il suppose aussi que les machines soient relativement performantes pour que les pièces produites aient toutes exactement les mêmes dimensions de manière à pouvoir être montées sans aucun ajustage (système des pièces interchangeables ou standardisation des pièces) : par exemple, il faut que les trous percés dans une carrosserie de voiture pour monter le rétroviseur aient exactement la taille de la vis que l'ouvrier suivant va mettre dans ce trou (si le trou était trop petit, la vis n'entrerait pas et toute la chaîne serait arrêtée).
Henry Ford considère qu'il est essentiel d'accroître le nombre de ses clients et pour cela, il y a deux moyens,d'une part diminuer le prix de vente de ses voitures, d'autre part augmenter le revenu de ses ouvriers qui pourront ainsi devenir ses clients, en même temps qu'ils seront des travailleurs fidèles et motivés. C'est pourquoi le fordisme, c'est à la fois le travail à la chaîne qui va permettre d'abaisser le prix de vente, et la hausse des salaires qui va permettre d'augmenter le pouvoir d'achat des salariés. On a là la base d'une logique productive très différente de celle du 19è siècle et qui va dominer le 20è siècle : c'est la logique de la production de masse (ou production en grande série) qui appelle une consommation de masse.
Le fordisme s'est répandu dans les entreprises des pays industrialisés après la seconde guerre mondiale. L'apogée de ce système a ainsi coïncidé avec la période des "Trente glorieuses", c'est-à-dire la plus forte et la plus longue période de croissance de l'époque industrielle. C'est pourquoi on a souvent associé cette croissance avec cette organisation du travail en parlant de "croissance fordiste".
Le mot toyotisme vient de la marque automobile Toyota. Ce mode d'organisation a donc d'abord été mis en place dans cette entreprise, puis au Japon en général, à partir du début des années 60.
Le toyotisme a été une façon de résoudre certains des problèmes que posait le fordisme. Cela ne signifie nullement que c'est la solution miracle : d'une part, le fordisme a su trouver certaines solutions, d'autre part, le toyotisme lui-même a rencontré des difficultés. Cela montre bien une chose que l'on ne doit pas oublier : le capitalisme est un système dynamique qui se transforme sans cesse. Il n'y a jamais de solution définitive ou de remède miracle. Le temps et le moment dans l'histoire sont toujours à prendre en compte quand on essaie de comprendre comment nos sociétés fonctionnent.
Nous venons de voir que les différentes organisations du travail transforment profondément l'activité des hommes dans l'entreprise, que ce soit les relations hiérarchiques, les relations entre les salariés, ou les relations avec les clients. Mais on ne peut pas transformer les entreprises sans que cela ait des conséquences sur l'ensemble de l'économie, et notamment sur la croissance. En fait, il y a deux façons pour l'organisation du travail de stimuler la croissance économique : par les gains de productivité d'une part, et par la diversification de l'offre d'autre part.
On voit bien comment le taylorisme favorise la croissance : en autorisant des gains de productivité importants, en incitant par le biais du salaire les ouvriers à aller de plus en plus vite, on augmente la capacité de production des entreprises. Qu'en est-il du fordisme ?
Le mot « fordisme » désigne donc à la fois une forme d'organisation du travail dans l'entreprise et, au niveau macro-économique, un mode de croissance caractéristique de l'après seconde guerre mondiale, fondé sur des gains de productivité élevés redistribués en partie sous forme de gains de pouvoir d'achat, ce qui a permis le développement de la production de masse et de la consommation de masse.
L'organisation du travail selon le principe du juste-à-temps a permis de séduire à nouveau des consommateurs lassés par la standardisation des produits. On peut donc dire que, au moins en partie, les débouchés sont plus assurés par la qualité de l'offre que par la hausse des salaires. Cela s'explique aisément quand on se rappelle que le fordisme s'est développé après la seconde guerre mondiale, à une époque où les ménages s'équipaient pour la première fois en automobiles et biens électroménagers. L'important alors était d'accéder à ces biens. A l'inverse, le toyotisme a émergé après le choc pétrolier, quand les ménages étaient largement équipés et que la demande était presque saturée et souvent limitée à une demande de renouvellement. Il fallait alors attirer les acheteurs par la qualité des produits.
Pour que cette diversification de la production ne se traduise pas par une baisse de la rentabilité des entreprises ou une hausse des prix qui aurait découragée la demande, il fallait simultanément diminuer les coûts de production. C'est justement ce qu'a permis le principe du juste-à-temps, en diminuant les stocks et plus généralement les coûts d'organisation : l'entreprise fordiste était une "grosse machine administrative", où beaucoup de temps était consacré à la surveillance des ouvriers ou à la circulation des ordres.
Vous pouvez consulter à ce sujet le "Pour aller plus loin" consacré aux "cinq zéros".
Les différentes organisations du travail peuvent donc être un facteur de croissance important. Mais on peut aussi remarquer que la croissance à son tour peut agir sur l'organisation du travail et la pousser à se transformer.
Au total, l’organisation fordienne du travail est donc remise en cause. De nouveaux principes sont appliquées, ce qui permet à certains de parler d’organisation post-fordienne du travail. On en a vu plus haut un exemple avec le toyotisme, dont certains aspects se sont diffusés dans toutes les grandes entreprises comme la gestion à flux tendus, c’est-à-dire avec le moins de stocks possible, ou l’obsession de la qualité.
Modifier l'organisation du travail, c'est aussi modifier le travail lui-même, c'est-à-dire l'activité des hommes dans l'entreprise. Comment la réorganisation du travail au cours du 20ème siècle a-t-elle modifié les conditions de travail des salariés ? C'est ce que nous allons essayer de comprendre maintenant.
Le capitalisme qui se développe au début du 19ème siècle est peu soucieux des hommes : tout le monde a lu ou vu des descriptions terribles de la condition ouvrière au début de l'industrialisation en France ou en Grande-Bretagne. Les travailleurs de l'industrie sont déjà des salariés, c'est-à-dire qu'ils perçoivent un salaire en échange de leur travail et qu'ils sont sous la dépendance complète de leur patron, mais le salariat n'est pas encore un statut. Pour qu'il le devienne, il faut encore qu'être salarié donne une place assortie de droits reconnus dans et par la société.
C'est le processus qui se développe au cours du 20ème siècle : les relations entre les patrons et les travailleurs se sont peu à peu organisées, en général sous l'impulsion de l'Etat qui a réussi à imposer des règles, en particulier au patronat. Le salariat se met en place et peu à peu, le droit du travail se développe et la protection des salariés s'améliore. Il faut souligner l'importance de l'inscription dans le droit de ce processus : le contrat de travail, les conventions collectives, le droit du travail sont des textes juridiques qui s'imposent à tous et qui ont progressivement défini le statut de salarié.
Aujourd'hui, dans les pays développés comme la France, les salariés représentent entre 85 et 90 % de la population active. C'est dire si ce statut est dominant ! Les conditions de travail sont encadrées par la loi. Etre salarié donne aussi le droit d'accéder à la protection sociale (en échange de cotisations, le salarié est protégé en cas de maladie, de chômage, pour sa retraite, etc…). On a donc bien ici un statut, contraignant et relativement rigide. Cela correspond à ce que certains économistes appellent «la norme d'emploi fordiste», c'est-à-dire des emplois salariés, à temps plein, à durée indéterminée donc stables, voire très stables ou garantis comme pour les fonctionnaires en France, avec des salaires dont le pouvoir d'achat augmentait régulièrement grâce aux gains de productivité réalisés et à l'action des syndicats.
Mais cela ne veut pas dire que ce statut est intangible (qu'on ne pourrait pas y toucher) : aujourd'hui, certains pensent que le salariat est remis en cause par les nouvelles façons de travailler, nous allons le voir maintenant.
A long terme, la durée du travail tend à baisser. Mais les modalités de cette baisse sont très variables. Voici quelques repères :
Vous voyez que la réduction du temps de travail est un processus à la fois plus banal et plus complexe que les seules lois sur la durée hebdomadaire, sur lesquelles se focalisent le débat public. On doit noter également que diminuer le temps de travail n'a pas empêché une croissance économique tout à fait réelle : ce sont les gains de productivité, dont nous reparlerons plus loin, qui ont permis cette forte baisse de la durée du travail tout en permettant la hausse des quantités produites.
La croissance et les transformations de l'organisation du travail ont fait évoluer les qualifications au sein de la population active. Dans le tableau ci-dessous, on peut voir que la structure de la population active salariée par catégorie socioprofessionnelle (CSP) a connu une profonde métamorphose, qui traduit une mutation des qualifications au cours du temps. Nous allons tenter d'en dégager les principales caractéristiques.
Titre : Structure de la population active française par P.C.S. (en %)
Source : calculs de l'auteur à partir des données de l'I.N.S.E.E. (recensements pour 1975, 1982 et 1990, enquête emploi pour 2002).
| PCS | 1962 | 1975 | 1982 | 1990 | 2002 |
| Agriculteurs exploitants | 15,9 | 7,8 | 6,3 | 4,1 | 2,4 |
| Artisans, commerçants et chefs d'entreprise | 10,9 | 8,1 | 7,9 | 7,4 | 6,2 |
| Cadres et professions intellectuelles supérieures | 4,7 | 7,1 | 8,2 | 10,9 | 13,0 |
| Professions intermédiaires | 11,0 | 16,0 | 17,0 | 19,0 | 20,2 |
| Employés | 18,4 | 23,5 | 27,0 | 27,9 | 30,1 |
| Ouvriers | 39,1 | 37,5 | 33,6 | 30,8 | 28,0 |
| Population active occupée | 100,0 | 100,0 | 100,0 | 100,0 | 100,0 |
A ces mutations des qualifications s'ajoutent aussi les mutations sectorielles (repérables par la baisse de la part du primaire et du secondaire dans la population active), la salarisation croissante (repérable par la baisse des professions indépendantes, agriculteurs et artisans, commerçants, chefs d'entreprise) et la tertiarisation de l'économie (visible à travers la montée en puissance du tertiaire).
L'emploi et ses caractéristiques, aussi bien quantitatives que qualitatives, sont transformés par la croissance économique. On peut bien se douter que ces transformations ne sont pas anodines : il y a des enjeux importants, sociaux en particulier, sous ces transformations. Si les conditions de travail et de rémunération sont négociées individuellement, quelle place pour les syndicats ? Certains diraient que l'on peut se passer des syndicats. Mais il ne s'agit là que d'une boutade : les syndicats ont joué un rôle essentiel sur le plan du lien social et de la construction de la société telle qu'elle est. L'individu est parfois bien seul face à des institutions qui ont le pouvoir. Les syndicats jouent aussi un rôle dans la gestion des conflits sociaux et ceux-ci n'ont pas disparu ! On ne peut donc cantonner les questions liées à l'emploi à l'économie. Nous y reviendrons dans la deuxième partie du programme.
Nous venons de voir comment l'organisation du travail transformait l'emploi et, au-delà, pouvait stimuler la croissance économique. Mais les techniques de production également peuvent changer, notamment grâce au progrès scientifique, et cela aussi transforme l'emploi et le travail. C'est ce que nous allons étudier dans la section suivante.